Horn venait la nuit est d’abord une histoire de fantôme, celui de l’amour évaporé, rêve qui reste à la surface du réel, l’envahit, le percute et le fait résonner comme un tronc creux. Fantôme aussi le passé des sociétés d’Europe de l’est disparues sans laisser d’autre trace que la police secrète, qui se perpétue en servant d’autres maîtres, ou les mêmes qui ont changé de masque. Fantôme que le monde qui se voudrait être le nôtre, incapable de sortir de lui-même pour proposer un avenir crédible. Ce monde dans sa volonté de se perpétuer en se répétant, refusant de changer de structure, recèle un torrent de dépression et d’éclatement non contrôlés.
Lola Gruber, l’autrice, nous emmène en voyage avec Simon Tungar, parisien licencié de son journal et séparé de sa compagne, parti à la recherche de ses origines, et Ilse Kermesse, qui habite Berlin et se remémore son passé, et celui de la Tchécoslovaquie où elle a grandi et aimé deux fois. Passé et présent se tressent à travers le souvenir de ce personnage étrange, Horn, toujours à côté de la plaque et pourtant toujours dans l’air du temps, des temps. Le passé à hauteur de femme distend les durées, construit un passé plus réel que les livres d’histoire. Il se rêve sa mémoire, rendant floues les frontières entre ce qu’elle a vécu – les violences font partie de son monde – et ses constructions amoureuses. Une manière de comprendre les ressorts de ces sociétés, mélanges de répression, de solidarité et d’humour, d’ironie.
La fausse-vraie enquête de Simon ramène aussi vers le passé mais un passé à chaque fois, avec chaque interlocuteur, chaque témoignage, toujours recomposé dans la Hongrie d’aujourd’hui, au régime autoritaire d’un Victor Orban, dont le nom n’est jamais prononcé mais représenté curieusement par un chauffeur de taxi au double jeu limpide.
Entrer dans ce roman c’est s’immerger dans un univers qui est et n’est pas dans le même mouvement, le nôtre. Une sensation rare qui oblige à rester dans une saga qui dure. Dès le début on s’interroge sur la possibilité d’un territoire commun de à Simon et de Ilse, que tout sépare. Par habitude de ce type de scénario on attend cette rencontre. Le point commun jouera sur le nom Hungar – un nom porté par les Juifs qui signifie Hongrois -, pied de nez à toutes les recherches généalogiques. Les ritournelles des chansons enfantines ponctuent ce brassage de souvenirs dont les bulles éclateront lors de l’intervention de la police secrète. Les bonnes habitudes ne se perdent pas, Simon en fera l’amère expérience en un retournement final qui fait bouillonner le présent et le passé pour un avenir étrange.
Horn venait la nuit, pour partager un personnage puzzle, qui pourrait bien occuper vos nuits.
Nicolas Béniès
Horn venait la nuit, Lola Gruber, réédition en poche dans la collection Satellites, Christian Bourgeois éditeur.
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