Mayotte, le Sud-Soudan, l’Isle à Jean-Charles en Louisiane, quelques-uns des si fragiles atolls océaniens, le Groenland… Haute en couleurs et riche en images, l’exposition du palais de la Porte Dorée multiplie les éclairages pour discuter l’évidence de ce que l’on appelle communément depuis quelques années les migrations climatiques.
L’homme derrière le climat
Les premières salles de l’exposition se confrontent tout d’abord à l’idée reçue selon laquelle les déplacements de population causés par le climat constituent pour l’Humanité une nouveauté liée à l’accélération du changement climatique depuis quelques décennies. Le mythe du déluge, présent dans de nombreuses civilisations (et pas seulement au Proche-Orient), suggère au contraire que l’abandon d’un écosystème en raison d’une rupture des fragiles équilibres tissés entre les sociétés et leur milieu est inscrit aux tréfonds de notre espèce
Deux exemples tirés du passé sont exploités, non seulement pour confirmer la forte inscription historique de cette problématique, mais aussi pour remettre en cause une autre évidence du discours médiatique dominant : celle de l’immédiateté du facteur climatique dans le choix du départ. Quelques documents relatifs à la Grande famine irlandaise (1845-1852), souvent présentée comme LA cause de l’émigration d’un million et demi d’Irlandais.es au milieu du XIXe siècle, rappellent à juste titre que les paysans autochtones, relégués par les colons anglais sur les terres les plus pauvres, s’étaient vu imposer une périlleuse monoculture de la pomme de terre, et que l’on continuait – libéralisme oblige ! – à exporter des produits agricoles vers la Grande-Bretagne aux pires heures de la crise alimentaire. Alors ? Migration « climatique » ou migration causée par un rapport colonial dont l’iniquité et la violence ont été révélées de façon dramatique par un événement climatique inopiné ?
Les images évoquant le Dust bowl des années 1930 dans l’Ouest étasunien invitent à un questionnement similaire : départ vers la Californie imposé aux farmers par les fameuses tempêtes de poussière, ou migrations révélant l’ampleur de la surproduction agricole américaine, ainsi que la surexploitation des sols à l’issue de la grande prospérité du premier XXe siècle ? Les commissaires de l’exposition laissent les spectatrices et les spectateurs libres de leur jugement, mais suggèrent tout de même qu’à naturaliser les origines des migrations, on risque d’occulter les responsabilités anthropiques dans leur survenue, à commencer par celles du mode de production capitaliste et de ses différentes incarnations dans le temps et dans l’espace.
Esthétique de l’arrachement
C’est dans ce cadre – scientifique, mais aussi politique – que se déploient les études de cas actuelles évoquées plus haut. Les supports sont variés (vidéos, photos, cartes, œuvres d’art…) et s’appuient sur des infographies précises, percutantes et efficaces. La section de l’exposition centrée sur les solutions – essentiellement au plan local – est quant à elle réduite à la plus simple expression. Difficile de savoir s’il s’agit là de la conséquence d’un choix, d’une contrainte matérielle extérieure ou d’un manque – ô combien regrettable – de matière…
Finalement, cette exposition séduit tout particulièrement par la beauté des images soumises à notre regard : les photos reproduites (parfois célèbres, telles que celles de Dorothea Lange, chargée par l’Administration Roosevelt de documenter la détresse des familles victimes du Dust bowl), mais aussi les œuvres d’art exposées, à commencer par les productions d’artistes issu.es de communautés autochtones, victimes du dérèglement climatique sans en être aucunement responsables. On pense ici à une magnifique sculpture inuite (« Migrations partagées » d’Abraham Anghik Ruben). Mention spéciale par ailleurs à une représentation d’un massif corallien en laine (« Baden Baden Satellite Reef », une œuvre participative à l’initiative des artistes Christine et Margaret Wertheim), ainsi qu’à d’autres projets et/ou installations conçu.es pour alerter l’opinion publique face à la dévastation de certaines milieux par l’activité humaine (notamment la fonte du permafrost).
Un regret pour finir : le fait que cette exposition, peut-être en raison d’une évidente exigence esthétique, se centre davantage sur la fragilisation de certains milieux par le changement climatique et sur la beauté de certaines résistances individuelles et collectives, que sur les conditions réelles de l’exil, sur l’arrachement qu’il implique et les situations parfois dramatiques rencontrées par ces migrants dans leur quête d’une vie meilleure. Mais peut-être s’agit-il là déjà d’un autre sujet. Ou tout du moins d’une autre exposition.
Jean-François Claudon
« Migrations et climat. Comment habiter notre monde ? », au Musée de l’histoire de l’immigration (palais de la Porte dorée), jusqu’au 5 avril 2026, fermé le lundi.
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