La culture et l’art ne sont pas un luxe mais un droit… Oui, bien sûr, on peut le dire, le revendiquer et même passer à la pratique, ce qui est la belle démarche du festival C’est pas du luxe ! En même temps, en faire un droit, n’est-ce pas admettre que cela ne va pas de soi, que ça ne s’impose pas avec évidence ou nécessité ? Et si c’est un droit alors on peut le perdre, nous le retirer, le bafouer, l’interdire et en réprimer la pratique – ce qui se passe déjà en France actuellement du côté de villes tombés aux mains de nouveaux fascistes.
Avant de la revendiquer comme un droit et avant de risquer de le perdre par les urnes, il faut dire bien fort que la culture est un fait et même un fait de nature dans l’humanité ! D’un point de vue anthropologique, la culture et les arts sont des dimensions inhérentes de toute civilisation. Les humains se sont civilisés par le processus naturel de l’Évolution, avec dans leur cas, les effets réversifs de certains caractères avantageux comme le langage, les techniques ou la sociabilité qui leur ont permis de non seulement s’adapter à la nature mais aussi de l’adapter à leurs besoins – pour le meilleur pendant longtemps, pour le pire depuis le capitalisme ! Les arts ont toujours été de la partie, à commencer par le son chanté ou musiqué et la danse ritualisée, mais aussi le costume ou le maquillage sans parler des récits oraux, ancêtres de la littérature.
La bonne idée des initiateurs de C’est pas du luxe ! est de s’être souvenu que l’on ne peut vivre en société sans pratiques culturelles et artistiques ouvertes, libres, gratuites, inclusives et festives. C’est aussi pourquoi C’est pas du luxe ! a quand même raison de pousser ce cri avec son point d’exclamation qui vaut bien un poing levé, car oui, longtemps et encore aujourd’hui, dans les sociétés d’inégalités et de hiérarchie classiste, la tendance idéologique de l’élite consiste à se réserver le droit non seulement à « la » culture mais de plus en plus à des cultures qui la distingueraient très « bourdieusement », qui l’élèveraient au-dessus de « la masse du peuple » qui, lui, n’aurait « droit » qu’à des « sous-cultures ». Mais les progrès de la démocratie réelle, du progrès social et de l’émancipation, les engagements collectifs ont permis de se réapproprier des formes d’expression culturelle et artistique ne devant rien aux institutions de légitimation contrôlées par les élites. Ce n’est pas un hasard, le festival fut initié en 2012 par la Fondation pour le Logement des Défavorisés, La Garance, scène nationale de Cavaillon et l’association Le Village qui accueille des personnes en situation de précarité à qui elle propose un lieu de vie et des activités d’insertion économique et sociale. Un trio très engagé rejoint ensuite par Emmaüs France, la Ville d’Avignon et d’autres partenaires.
C’est pas du luxe ! est une biennale qui fête cette année sa 8ème édition. C’est une fête populaire désormais attendue et incontournable dans le paysage avignonnais et vauclusien, voire bien au-delà puisque des participants viennent de toute la France et même de l’étranger. Rappelons que le festival Pop Rua de Sao Paulo et celui Nomada de San Sebastian s’en sont inspirés il y a quelques années, et que leurs représentants étaient présents à Avignon lors de la dernière édition en 2024.
C’est pas du luxe ! n’a rien à voir, quant à ses modalités institutionnelles et socio-économiques avec le Festival d’Avignon, en particulier le OFF qui relève du commerce privé de la culture. Organisé par des associations locales et porté par l’énergie de bénévoles et de partenaires financièrement désintéressés, il propose tout de même sur une seule fin de semaine de septembre, plus de 70 évènements artistiques en danse, théâtre, musique, cinéma, arts plastiques et trucs en tous genres ou impromptus ! Cette année, 600 artistes amateurs et professionnels y participeront et le festival se déploiera sur 30 lieux du centre-ville d’Avignon et de son quartier ouest. Cerise sur le gâteau (qu’on prend ici plaisir à partager), C’est pas du luxe ! est parrainé en 2026 par Benjamin Lavernhe le la Comédie-Française. Loin des dorures de la capitale, le comédien parle avec justesse et simplicité de son implication : « La culture n’est évidemment pas un luxe. Elle est un souffle de vie qui nous est, à toutes et tous, essentiel. Lorsqu’elle se drape d’une ambition aussi précieuse que celle de ce festival – reconstruire, remettre debout, et enfin se rassembler – elle devient un véritable ferment de bonheur. Merci au festival de me convier à célébrer ces artistes et leur lumière. »
Un souffle de vie, oui, de vitalité aussi et une grande joie de créer et de partager, car l’objectif de ce festival pas comme les autres, plus précieux que le plus grand luxe des riches, est de valoriser les démarches plurielles mais aussi celles et ceux qui les portent, inviter chacun et chacune à rencontrer l’autre, à faire évoluer le regard sur la précarité, l’exclusion sociale, la marginalité qui est partie prenante du cercle humain. Il faut avoir vécu C’est pas du luxe ! au moins une fois pour comprendre à quel point, dans leur sens profond, la culture et l’art portent l’humanité vers elle-même, selon une trajectoire bonne et belle. L’utopie éphémère de l’évènement atteint même sa billeterie : le visiteur, la spectatrice se présentent pour acheter des places, mais on lui propose plutôt un bracelet coloré lui donnant accès à n’importe quel événement pour la modique somme de ce qu’il veut ou peut payer – tout un festival « au chapeau » !
Si l’on voulait inciter à venir à C’est pas du luxe ! les 24, 25, 26 et 27 septembre prochains, on pourrait encore parler de cette trentaine de lieux avignonnais où l’on découvrira des corps qui défient l’équilibre, des empreintes qui deviennent vitraux, des figures de papier qui s’animent, un jeu de société géant qui joue avec la précarité sociale pour mieux la faire connaître et l’inclure, des amitiés inattendues – y compris avec des ânes ! -, un goûter géant et facétieux, des chansons qui restent dans la tête, des expositions qui bousculent les idées reçues et des histoires qui donnent envie d’en inventer d’autres. C’est pas le luxe de quelques-uns ou quelques-unes, mais un très grand luxe pour tous et toutes. De plus, le public pourra passer de l’autre côté de la création en participant à des tas d’ateliers et ainsi jouer, danser, chanter, cuisiner, débattre, témoigner, exprimer sa singularité dans la solidarité. L’inauguration du festival se fera Place des Corps-Saints, le vendredi à 17h30, avec le spectacle Danser, c’est vivre de Maryam Kaba, une chorégraphie interprétée par des mineurs exilés de l’association Rosmerta. (Le programme complet est en lien ci-dessous.)
Ce festival est plus qu’un festival, plus qu’une utopie désirable, c’est une expérience anthropologique qui revivifie les interactions humaines en ouvrant grand les portes et fenêtres de la socialité, en rassemblant et créant des rencontres par le biais des imaginaires et des émotions. En notre temps de menaces sur l’égalité, sur la fraternité et la sororité ainsi que sur la démocratie, c’est vraiment pas du luxe, mais plutôt une nécessité absolue !
Plus que jamais, Robert Filliou du Mouvement Fluxus nous revient en mémoire : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Et comme cet art, c’est pas du luxe, pas de tenue de rigueur, venir juste avec ses rêves au cœur pour partager dans la bonne humeur !
Jean-Pierre Haddad
Festival C’est pas du luxe ! Accueil général au square Agricol Perdiguier, Cours Jean Jaurès, 84000 Avignon.
Du jeudi 24 septembre de 14h à 19h au dimanche 27 septembre de 10h à 16h30 ; les vendredi et samedi 25 et 26 septembre de 10h à 19h. Restauration et buvette sur place.
Informations au 04 90 78 64 60 & programme complet : https://cestpasduluxe.fr/
Sur la photo. de gauche à droite, debout: Marie FLORES, Association Le Village – Lorraine NICOLAS, Emmaüs France – Chloé TOURNIER, directrice La Garance – Sibylle ARLET, coordination Festival C’est pas du luxe ! Fondation pour le Logement – Patrick CHASSIGNET / Responsable de secteur De La Rue au Logement, Fondation pour le Logement – Vincent DELAHAYE, directeur Association Le Village ; dessous : Élise DANSETTE, chargée communication et médiation, Festival C’est pas du luxe ! & Fondation pour le Logement – Elodie MOLLE / responsable communication / La Garance – Lisa LUGRIN, bédéiste associée.
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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