L’histoire de ce livre est déjà un roman. Vassili Grossman publie ses premiers textes en 1934. Après l’invasion nazie en 1941, il devient le correspondant de guerre le plus populaire d’Union Soviétique. Avec Ilya Ehrenbourg il constitue un livre noir sur la persécution et l’anéantissement des Juifs d’Ukraine, de Biélorussie et des Pays Baltes. Après la mort de Staline en 1953, il considère qu’il ne peut plus se taire sur la nature totalitaire du régime soviétique et entreprend l’écriture de Vie et destin qu’il termine en 1962 et envoie aux éditeurs. L’un d’eux le signale au KGB qui ne l’arrête pas, mais fait une descente chez l’écrivain confisquant le manuscrit, toutes les copies, les brouillons, le contenu des corbeilles, tout ce qui pourrait permettre à l’écrivain de reconstituer le roman. Grossman en appelle en vain à Khrouchtchev. Par chance il avait caché deux copies chez des amis sûrs, qui réussiront bien plus tard à le faire passer en Occident. Grossman meurt d’un cancer en 1964, ne sachant pas que son livre allait être édité – il le sera en 1980 – et créer une véritable déflagration dans le monde éditorial.
Le roman fait revivre l’URSS en guerre à travers les membres d’une famille. On passe des laboratoires de recherche scientifique réfugiés à Kazan à la vie moscovite, de la vie des habitants et des soldats dans Stalingrad assiégée à celle des apparatchiks en sécurité à l’arrière, du goulag aux camps de prisonniers nazis et même jusqu’à Treblinka. On entend surtout la désillusion de Grossman qui avait accepté certaines dérives du socialisme soviétique au nom de l’idéal patriotique. Désormais il a vu la famine créée par Staline en Ukraine, qui a fait des millions de morts au début des années 1930, les procès de 1937, le règne des petits apparatchiks au dépens des gens compétents, la soumission imposée à la science au profit de l’idéologie dominante et l’antisémitisme encore nié, mais bien présent. De Staline il remonte à Lénine, dénonce la peur qui s’est imposée partout entraînant une soumission qui a fini par tuer la liberté et la démocratie. La pièce démarre d’ailleurs par une déclaration pleine d’une ironie amère : « Vous imaginez cela ? Un journal qui vous donne des informations … vous apprenez ce qui se passe dans votre pays en lisant le journal ! » Mais Grossman va plus loin en dénonçant ce miroir de l’hitlérisme qu’était le régime soviétique. Le dirigeant nazi d’un camp dit à Mostovskoi, un commissaire politique qui est son prisonnier : « notre national-socialisme allemand est en train d’écraser votre socialisme nationaliste russe … Lénine est le fondateur du nationalisme du vingtième siècle … Staline a liquidé des millions de paysans, Hitler des millions de Juifs ». Ce faisant Grossman ne pouvait ignorer qu’il franchissait une ligne rouge. Strum, le chercheur en physique nucléaire, héros du roman, qui a dû louvoyer pour pouvoir continuer ses recherches et sauver son équipe, finit en disant « un homme doit lutter et ne pas avoir peur s’il veut rester un homme ». Il le fait en pensant à l’admirable lettre que lui avait écrite sa mère avant d’être assassinée par les nazis parce que juive. La mère de Grossman le fut aussi et, comme pour elle, ce fut la guerre qui fit prendre conscience à l’écrivain de sa dimension juive.
Brigitte Jaques-Wajeman, dont on a aimé au cours des années nombre de mises en scène et admiré son art de moderniser des textes classiques, Corneille en particulier, réussit avec succès la mission qui semblait impossible d’adapter pour la scène ce monument littéraire qu’est Vie et destin. Sur le plateau nu et noir, une grande table couverte de livres, de dossiers avec des boissons, des gâteaux. Un peu de musique, la fumée, le bruit des canons et des trains accompagnent le voyage d’un lieu à un autre. Le texte du roman est respecté, même si l’ordre est parfois un peu bouleversé. Les pages les plus poignantes sont là : la lettre de la mère de Strum à son fils avant qu’elle ne soit assassinée par les nazis parce que Juive ou l’arrivée au camp de Treblinka d’une médecin, qui elle non plus ne se sentait pas juive avant que les nazis ne le décident, et qui rassure un petit garçon en lui disant « et voilà mon petit, nous sommes arrivés aux bains ». L’ironie est là avec ce héros pendant la bataille de Stalingrad qui dit au Commissaire politique qu’il a autre chose à faire que de remplir les rapports que celui-ci exige, ou ces apparatchiks à l’abri loin du front, bien gras et la main sur le cœur chaque fois que quelqu’un prononce le mot Parti. La gravité est là aussi avec les doutes qui gagnent devant le régime de terreur mis en place par le régime soviétique et la soumission qui conduit lors des procès politiques les accusés à reconnaître des crimes imaginaires au nom de la défense du Parti. La liberté est morte et dans son sillage la démocratie aussi. Les neuf comédiens et comédiennes (Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud) sont tous justes. Ils passent de la narration à l’incarnation d’un personnage quand ils dialoguent. Les solos, lorsqu’un personnage s’interroge ou raconte une scène, font place aux duos pour les dialogues ou aux interventions multiples quand tous sont en scène. C’est vif, fluide, rapide et on ne s’ennuie pas une seconde.
En sortant on se dit que trois heures ont passé bien rapidement et on mesure ce qu’ont d’actuels les propos de Vassili Grossman. Le malheur c’est qu’ils ne concernent plus seulement la Russie, héritière de l’URSS, mais aussi les États-Unis de Trump, la Chine de Xi Jinping et bien d’autres encore.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 27 janvier au Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris – du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h – Réservations : theatredelaville-paris.com ou 01 42 74 22 77
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