Vassili Grossman, juif russe et ukrainien, fut un correspondant de guerre unanimement respecté pendant la guerre de 1939-1945. Mis un peu à l’écart pour avoir parlé de l’ampleur des massacres contre les Juifs en particulier en Ukraine, mais célèbre pour avoir couvert la bataille de Stalingrad et avoir été très apprécié des soldats qu’il y côtoya, il réussit à publier en 1952 son roman Pour une juste cause, destiné à être le premier volet d’une dilogie dont Vie et destin devait être l’apothéose. Mais un miracle ne se produit pas deux fois et le KGB en 1961 saisit le manuscrit de Vie et destin, et jusqu’aux rubans de machine à écrire de l’écrivain, avant sa publication. Un roman mettant en regard le totalitarisme stalinien et celui d’Hitler, où un officier SS assène à un vieux bolchevique que tout comme le massacre des Juifs en Europe l’Holodomor en Ukraine a fait, par le jeu d’une famine organisée, des millions de morts, ne pouvait que susciter la rage de Staline. Condamné au silence Grossman mourut en 1964 sans savoir qu’un exemplaire du manuscrit, qu’il avait confié à un ami, avait réussi à passer les frontières et à être publié en Suisse en 1980 devenant un immense succès mondial.

Le roman, qui dépeint la violence au cœur des ténèbres du conflit, met en scène un grand nombre de protagonistes et passe de Stalingrad aux Goulags de Sibérie, des camps de concentration de Pologne aux villages d’Ukraine réduits à la famine par la collectivisation forcée. Aujourd’hui, au moment où les bombes tombent en Ukraine et où Vladimir Poutine réincarne le vieux rêve totalitaire soviétique, il a semblé nécessaire à Gerold Schumann, fondateur du Théâtre de la Vallée basé à Écouen, de porter au théâtre cette fresque magnifique. René Fix s’est chargé de l’adaptation en dégageant quelques personnages, hommes et femmes, aux vies fracassées par la guerre et broyées par le totalitarisme. Gerold Schumann en assure la mise en scène. Autour d’un feu des soldats et un civil équipé d’un brassard presse, allusion à ce que fut Grossman lui-même à Stalingrad, échangent, parlent de la guerre, évoquent le fait qu’on a préparé l’extermination des Juifs en créant un climat de répulsion et de haine, tout comme l’a fait Staline pour les Ukrainiens avant de lancer l’Holodomor. On pense bien sûr à Poutine parlant de libérer l’Ukraine des Nazis censés la gouverner aujourd’hui.

Le plateau blanc comme la neige de Stalingrad, des images vidéos d’un noir et blanc un peu sale (Pascale Stih), évoquant le brouillard, les paysages gelés par l’hiver ou des barbelés, et de la musique acoustique (Yannick Deborne) ou amplifiée, accompagnée d’une chanson en russe ou en français, ouvrent l’imaginaire des spectateurs.

Les comédiens ne quittent jamais la scène. Ils enlèvent leur tenue militaire pour devenir les personnages du roman et chacun d’eux en incarne plusieurs. Ainsi François Clavier est à la fois Strum, le professeur de physique nucléaire à qui le commissaire politique dit que ses théories contredisent celles que veut retenir le Parti, Mostovskoï, le Bolchevique de la première heure, qui observe et commence à douter et Grekov le chef militaire aimé de ses hommes. Thomas Segouin passe du rôle de Liss, le responsable SS du stalag qui fait douter Mostovskoï par le parallèle qu’il dresse entre Hitler et Staline, à celui de Krymov, le commissaire politique prêt à démettre Grekov dont la popularité commence à irriter le Parti et qui se retrouve à la fin lui-même victime de la Tcheka. Vincent Bernard incarne successivement un civil, un soldat, un réfugié politique. Maria Zachenska et Thérésa Berger sont toutes deux bouleversantes, la première lorsqu’elle lit la dernière lettre de la mère de Strum à son fils, avant son assassinat dans un ghetto d’Ukraine (ce qui fut aussi le sort de la mère de Grossman), la seconde en Sofia, la médecin major juive de l’Armée Rouge, partant vers la chambre à gaz en tenant la main d’un enfant.

Une belle adaptation qui tout en s’efforçant de rester au plus près de la langue et du roman de Grossman entraîne le spectateur à réfléchir sur l’effet de la violence totalitaire sur la nature humaine.

Sous le poids de la terreur les hommes ne risquent-ils pas de perdre leur aspiration naturelle à la liberté ? Émotion et réflexion n’est-ce pas ce qu’on attend d’un théâtre vivant ?

Micheline Rousselet

Du 9 au 17 janvier à la Grange à dîmes à Écouen (95) à 20h30 et 14h pour les séances scolaires, du 21 janvier au 1er février, du mardi au samedi à 20h30 ou 14h, au Théâtre Studio à Alfortville (94) le 30 avril au Théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-Orge (91) à 14h et 20h30

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