Il s’appelle Gustave, mais elle l’appelle Gu, comme une femme pressée alors qu’elle vit au présent, le présent de la rue, celle des SDF selon l’appellation incontrôlable. Elle, il l’appelle Philo, non pas à cause d’un éventuel diplôme de jeunesse à la Sorbonne – encore que… – mais parce que Philomène est le prénom que la secrète Anne a sorti d’un chapeau quand ils se sont rencontrés dans la rue, histoire de changer de soi. Gu et Philo sont tous deux Sans Dénomination Fixe, mais ils se sont vraiment reconnus l’un l’autre, dans une camaraderie complémentaire et simple, faite d’empathie et de solidarité. Un vieux couple ? Ou peut-être un jeune couple à venir… Avec un avenir alors? Si Demain le Fait !
Pourquoi sont-ils SDF ? Seul Dieu le Formulerait ; peut-être. Gu et Philo semblent avoir choisi d’eux-mêmes la cloche, une vie toute dehors, dans la marge de la page rédigée par la norme des autres. Mais n’est-ce pas plutôt la vie qui choisit pour nous, pour eux, pour tous ? Philo assure la boisson et les cigarettes faites des mégots de ces mêmes autres, Seul Don Fraternel mais dû au hasard. Merci les autres ! / De rien. Dans la jungle de la rue, on est Sans Droits Fiables, mais Philo Sait se Défendre en Femme libre, par le ton et par les poings. Gu a dû apprendre à tricoter à la rue à moins qu’il ne tricote la rue : il se confectionne une écharpe longue comme un boulevard sans fin. L’homme a dû être acteur ; comédien préfère-t-il, question de Style Dramatique Français. De temps en temps, il déclame des extraits de grands textes dans une fulgurance qui ravit Philo. Tchekhov, Alfred de Musset, et quelques autres. Philo aime ces moments d’évasion, elle S’engouffre dans le Divertissement Fugitif.
Bien qu’à la rue, on peut se faire une vie domestique voire intime, un chez soi improvisé, éphémère, planqué et exposé à la fois, précaire mais réconfortant. L’intimité est surtout dans l’échange, les regards les silences complices. Au loin, dans l’autre partie du plateau séparée et toute proche, règne la ville, vide, sombre et froide. Un lieu autre qui contraste avec la chaleur colorée de leur Salutaire et Doux Foyer bientôt complété par un chien qui ne fume pas mais qui parle…
Pourquoi Gu n’est-il plus comédien ? Qu’est-ce que Philo cache sous son bonnet et ses airs rebelles ? Nul ne le sait, pas même Dieu. Toute histoire humaine connaît des élans et des embûches, des tremplins et des dégringolades. Il peut arriver qu’on ne veuille plus se remettre en selle. Risque-t-on moins l’erreur en errant ? Ce qui compte, c’est le présent, même s’il ne contient plus beaucoup d’avenir ou regarde dans le rétroviseur… Un Salut Doit-il Faire signe ? Seule le Dira la Fin. En attendant et ensemble, Philo et Gu Savourent une Durée Facultative.
Seul le présent est vrai, comme l’est celui de la représentation théâtrale, présence des comédiens au public et du public à la scène. Un public échappant au glacial mistral de la rue des Teinturiers et très vite entré en empathie avec les personnages, partageant pour un temps et à l’abri, la cloche de Gu et Philo, moments tristes ou incertains et joies subites. Il faut dire que les deux comédiens Savent Donner Foi aux personnages. Jean-Marc Catella incarne un Gu nonchalant et bonhomme, profondément à l’aise dans sa peau de déclassé plein de classe, d’une classe intérieure, celle de ceux qui restent dignes en toutes circonstances. Stéphanie Lanier interprète une Philo qui mène sa barque dans laquelle elle fait monter Gu qui embarque volontiers. Salvatore Caltabiano assume tous les rôles tiers des scènes urbaines, mauvais rôles bien assurés. Des comédiens qui font vivre un théâtre attachant et plein d’humanité, Subtil et Dénué de Fioritures.
Ce Vagabond qui va à son gré, est de Gérard Vantagglio, directeur historique du Chien Qui Fume, homme de théâtre rompu à l’art du dialogue et adepte d’un réalisme poétique bien personnel. Sa mise en scène est joliment efficace. Le dispositif en double espace scénique permet un effet de double monde, un dehors intime et un ailleurs anonyme.
Un moment de théâtre à partager entre humains.
Jean-Pierre Haddad
Le Chien Qui Fume, 75 rue des Teinturiers, 84000 Avignon. Du 31 mars au 2 avril 2026.
Site du théâtre : https://www.chienquifume.com/
Festival OFF 2026 : du 4 au 25 Juillet à 16h10. Relâche les mercredis 8, 15 et 22 Juillet.
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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