La mort, la vieillesse, la maladie se sont installées sur la scène de l’Odéon et pourtant ce n’est pas sinistre, c’est au contraire plein de fraternité. Alexander Zeldin, auteur et metteur en scène désormais artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, montre tout de la déchéance de la vieillesse, du corps qui lâche à la tête qui s’égare. Mais il réussit à le faire sans voyeurisme, avec bienveillance et émotion.

Quelques spectateurs sont installés sur le plateau où l’on passera de l’appartement d’Alice à la salle commune de l’EHPAD. Alice, qui vit seule avec ses deux enfants, Alex un adolescent qui part un peu en vrille et sa sœur Olive, ne peut plus garder chez elle sa mère. Elle se retrouve coincée émotionnellement entre sa mère, qui n’est plus autonome mais ne veut pas aller en EHPAD, et Alex qui supporte mal la présence de cette grand-mère incontinente et qu’il faut sans cesse surveiller. Pas de maltraitance dans l’EHPAD, au contraire, beaucoup de patience, de générosité, d’attention de la part de l’aide-soignante et de l’auxiliaire de vie qui s’occupent des pensionnaires avec leurs caprices, leurs oublis et leur personnalité pas toujours facile.

Alexander Zeldin nous plonge dans le quotidien d’Alice comme dans celui de l’EHPAD avec ce personnel qui nourrit les pensionnaires, tente de les stimuler, les écoute, les accompagne jusqu’à la mort. Même s’ils ont un peu perdu la tête, même s’ils se comportent parfois en enfants gâtés capricieux, l’auteur les traite avec humour, tendresse et respect. Ils restent des personnes avec leurs désirs, leurs rêves, leurs douleurs, leurs chagrins. Quelques-uns se détachent comme Simone Dupraz avec son franc-parler, sa gouaille, son œil ironique et insolent ou Marguerite Brun, la mère d’Alice qui attend toujours sa fille et trouve Madame Dupraz un peu vulgaire ou encore Jean-François Lambert, un vieil amoureux un peu perdu. Il y a des moments drôles, car on rit forcément des égarements des pensionnaires, mais il y aussi des moments bouleversants, associés à la mort. Le ou la morte se lève et marche doucement pour sortir de la scène et aller s’asseoir dans le public, tandis que les parents ou l’infirmière sont encore penchés sur son lit, lui parlant. Ces morts sont toujours parmi nous, qui restons avec nos regrets, notre mauvaise conscience pour n’avoir pas su leur parler ni les garder. Même si on sait que cela devenait impossible, on s’en veut de les avoir relégués dans un établissement spécialisé et pourtant, celui-ci est bien loin de ceux qui font la une de l’actualité.

Alexander Zeldin a comme à son habitude mêlé acteurs et amateurs, et ici cela s’imposait d’autant plus qu’il n’est pas facile de trouver des acteurs de près de 90 ans encore actifs. Tous jouent leur part, et l’on est ému de voir les professionnels accompagner les saluts des plus âgés à la fin. Tantôt honteuse de sa vieillesse, tantôt perdue devant l’attitude de son petit-fils égoïste comme tout bon ado, tantôt exigeante vis-à-vis de sa fille, tantôt se rebellant avec un reste de fierté tantôt acceptant sa dépendance, Marie-Christine Barrault est formidable en Marguerite Brun. On s’enfonce dans l’émotion avec Thierry Bosc se mettant à nu devant elle en pensant qu’elle est la femme qu’il regrette tant. Annie Mercier incarne Simone Dupraz déconcertante avec son désir de liberté, sa gouaille et sa détermination alors même que sa tête vagabonde. Avec Catherine Vinatier on entre dans les émotions d’Alice coincée entre l’amour de sa mère, les reproches injustes de celle-ci et ses difficultés avec ses enfants qui aiment bien leur grand-mère mais n’ont pas très envie de l’avoir à la maison. Nicole Dogué est l’aide-soignante, une belle personne.

Alexander Zeldin nous rappelle qu’une des « fonctions du théâtre est de dire ce qui n’est pas dit et de montrer ce qui ne l’est pas ». Il le fait et c’est un grand moment de théâtre !

Micheline Rousselet

Jusqu’au 20 février au Théâtre de l’Odéon Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 Paris – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 44 85 40 40

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