A l’heure de casser la croûte, après une matinée de théâtre et de chaleur dans le Off d’Avignon, il est conseillé de se mettre au vert pour avaler quelque chose. Ça tombe bien, car Julien Fišera nous invite à une « dégustation cinématographique à l’aveugle » (sous-titre de son spectacle), dans les jardins de l’Ancien Carmel d’Avignon ! Dans cette nouvelle création, l’auteur, qui sait nous surprendre, nous interroge, avec son équipe, sur nos imaginaires façonnés par le cinéma « grand public ».
« Un soupçon. Dégustation cinématographique à l’aveugle est né d’une prise de conscience, suite à la naissance de mes enfants. Voyant ces derniers grandir dans le monde qui est le nôtre et se faisant rattraper tout jeunes par des stéréotypes de genre, j’ai été pris de vertige. Malgré ce qui se raconte et se vit dans la sphère familiale, il est incontestable que mes enfants baignent dans un environnement sexiste toxique. D’où proviennent ces réflexes délétères ? En quoi la culture qui est mon terrain professionnel participe également de ce rouleau compresseur sexiste ? »
Mais de quoi parle Fišera exactement ? Veut-il dénoncer l’assignation des femmes à la cuisine ? – du moins à la préparation des repas familiaux au quotidien, puisque pour ce qui est de « la grande cuisine », elle serait la chasse gardée des mâles dominants. (De moins en moins, heureusement !) Mais dans ce cas, la chose est déjà connue. Faut-il soupçonner son propos ?
Sur scène, donc au jardin, c’est Martin Nikonoff qui officie et nous sert des préparations culinaires de Lila Djeddi confectionnées à l’avance. Martin, alias James, nous propose d’associer des saveurs avec quatre extraits de films ayant été de gros succès commerciaux et dont les titres mis en devinette, sont vites découverts… Tout se passe bien, attablé à l’ombre par groupe de quatre ou cinq, le public goûte, déguste, déglutit sans rien soupçonner. Pourtant, on peut sentir que ça ne va bien pas pour James. Arrivé en retard avec son téléphone en main, il nous a avoué qu’il était en instance de divorce et on le sent stressé, tendu. Mais quel rapport peut-il bien y avoir entre certains films « grand public », le fait d’avaler de succulentes bouchées et la rupture conjugale de James ? Tout craque quand James nous annonce qu’il a oublié chez lui la quatrième préparation à déguster… Panique ? Non, une bascule du spectacle qu’il ne serait pas malin de divulgâcher.
Qu’avalons-nous quotidiennement en consommant des « produits culturels » comme le sont les films « bloc-boostés » ? Avaler sans mâcher, ruminer sans recracher, digérer sans juger si bon ou pas. Que signifie l’expression « culture sexiste » ou « culture du viol », en tant que cultures au sens sociologique, c’est-à dire tout le contraire d’une culture qui développe la réflexion, le sens critique, le progrès intellectuel ? Et si ces cultures n’étaient que des formatages, des conditionnements néfastes, reflétant et reproduisant des systèmes de domination avec leurs violences symboliques mais aussi physiques, quotidiennes, systémiques ? On pense à la statistique effroyable des féminicides en France !
La cuisine idéologique à la sauce patriarcale qu’on nous sert depuis des siècles au sujet d’une pseudo domination « naturelle » des hommes sur les femmes est devenue indigeste. Il faut soupçonner la soupe ! Questionner le bouillon de l’amour romantique dont on se gave au bol dans tant de films où l’histoire commence par un qui veut et une qui ne veut pas ou ne sait pas, et se termine toujours par la victoire de celui qui voulait, à la faveur d’une insistance répétée ou d’un coup de force, comme le so romantic « baiser volé » – un vol induit souvent un viol de propriété.
Il y a bien quelque chose à déconstruire dans la culture de masse que le cinéma dominant charrie, dans la masculinité patriarcale qu’il met en scène… N’est-il pas temps de ne plus consommer cette cuisine toxique et d’inventer une nouvelle gastronomie des rapports amoureux et sexuels ? Y mettre un soupçon de féminisme ? Pas suffisant, il faut de grosses louches de progrès collectif sur les mœurs et la répartition du pouvoir entre les genres ! En cuisine, c’est bien connu, les quantités sont essentielles.
En un sens, Julien Fišera cuisine la scène théâtrale comme un lieu de dégustation « à vue ».
Jean-Pierre Haddad
Festival Off – Avignon 2026. Théâtre du Train Bleu, à la Respelid’ / Jardins du Carmel, 3 rue de l’Observance, 84000 Avignon. Du 4 au 19 juillet 2026. 1er service à 12h10 – Second service à 13h30. Relâche les 10, 17 juillet.
Informations et réservations :
Pour info. Les bouchées sont végétariennes et cuisinées à partir de produits bios et de saison. Certaines aromatiques utilisées dans les bouchées proviennent du potager de la Respélid’. Le nombre de places étant réduit nous vous demandons en cas d’impossibilité de dernière minute d’en faire profiter une personne de votre entourage afin d’éviter le gaspillage alimentaire.
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