L’histoire de Moulinex constituait un beau sujet pour le théâtre, l’histoire d’une success story qui s’est terminée en désastre. En 1932 Jean Mantelet invente le moulin à légume car il en a assez de la purée pleine de grumeaux que lui offre sa femme. Très vite son invention fait un tabac, il l’équipe d’un moteur électrique, diversifie l’entreprise dans le petit électro-ménager. Dans les années soixante tout le monde en France connaît la marque et son slogan « Moulinex libère la femme ». Dans les années soixante-dix le fondateur, toujours aux commandes, continue à appliquer les mêmes méthodes, ne s’intéressant qu’à la qualité des produits, alors que le l’économie se mondialise et que les difficultés commencent à s’accumuler. Patron paternaliste, proche de ses salariées (l’usine employait surtout des femmes à la production) il refuse licenciements et délocalisation, en dépit des pertes. Moulinex c’est un peu son enfant. Il refuse de passer la main, en dépit d’un AVC, et ne quitte l’entreprise qu’à 90 ans, en 1989, à la veille de sa mort. Les luttes de pouvoir qui se déchaînent ensuite, la concurrence et de mauvais choix d’alliances conduiront l’entreprise dans les griffes de financiers qui n’hésiteront pas à fermer les usines et à licencier sans scrupule, organisant rapidement le dépeçage de l’entreprise, qui dépose son bilan en 2001 et finira par tomber dans l’escarcelle de SEB, le concurrent historique haï par le fondateur.

Théâtre : Un cœur Moulinex
Théâtre : Un cœur Moulinex

Que faire de ce matériel d’histoire économique ? Le metteur en scène Claude Viala et sa compagnie Aberratio Mentalis ont bien compris que derrière cette saga, déjà très intéressante en elle-même, il y avait des histoires d’hommes et de femmes liés par des souvenirs très forts. Le plateau devient tantôt usine, tantôt bureau, les périodes de l’histoire, années et titre du chapitre, sont indiquées par un bandeau lumineux. Sur scène six acteurs passent de la narration aux dialogues. Monsieur Mantelet passe en costume, s’intéressant à ses ouvrières, qu’il a au départ été chercher dans les cours des fermes, leur offrant une vie bien meilleure que celle qu’elles avaient auparavant. Il y a des trouvailles drôles dans la mise en scène. Lorsque le fondateur arrive dans sa voiture décapotable, le ventilateur lui ébouriffe les cheveux, les actrices en blouse de travail font les gestes du travail à la chaîne, la musique s’accélère et on les voit subir l’accélération des cadences. On entend leurs difficultés, mais aussi leur attachement à l’entreprise. Après le décès de Jean Mantelet, le rythme s’accélère avec la valse des dirigeants et la succession des modes dans la gestion de l’entreprise, à la japonaise avec vocabulaire ronflant par exemple. Les ouvrières ne sont plus que des numéros en surnombre, plus personne ne les écoute, la coupure entre ouvrières et chefs devient visible.

Cette pièce nous rappelle qu’une entreprise ce n’est pas qu’une histoire financière, c’est aussi un lieu où des hommes et des femmes peuvent mettre leurs espoirs, un lieu où des liens très forts se nouent souvent et dans cette histoire à la fin, il ne reste qu’un cimetière d’appareils électroménagers que les artistes viennent mélancoliquement déposer sur la scène.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h

Théâtre de l’Opprimé

78 rue du Charolais, 75012 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 40 44 44

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