
Anne Consigny, marquée par sa lecture du roman de Marguerite Duras, a décidé de l’adapter en ne gardant que les quatre personnages principaux, la mère, Suzanne sa fille, une sorte de double de Marguerite, son frère Joseph et Monsieur Jo, « le fils d’un planteur du Nord ». Anne Consigny dit qu’elle a ressenti le besoin de jouer cette femme usée par le sort que lui a réservé le monde, une femme anonyme réduite à son état de mère, et dont Duras dit « Elle avait aimé désespérément la vie et c’était son espérance infatigable, incurable qui en avait fait ce qu’elle était devenue, une désespérée de l’espoir même. Cet espoir l’avait usée, détruite, nudifiée »
Une femme, attirée par la propagande coloniale, s’installe avec son jeune époux instituteur en Indochine et y vit des années heureuses ponctuées par la naissance de deux enfants. A la mort de son mari, elle complète ses maigres revenus en jouant du piano à l’Éden Cinéma, puis au bout de dix années, acquiert une concession avec ses économies. Mais celle que lui a attribuée la Direction Générale du Cadastre, corrompue jusqu’à l’os, s’avère incultivable, la mer de Chine, que la mère s’obstine à appeler « le Pacifique », l’envahissant chaque année. Menacée de se voir retirer la concession par une Administration lassée de ses réclamations, elle entraîne les paysans de la plaine dans la construction d’un barrage qui ne résistera pas non plus à l’assaut de la mer. Il ne lui reste qu’un modeste bungalow branlant et une vieille Citroën B12. Tandis qu’elle se laisse gagner par la folie, ses deux enfants cherchent leur voie. Suzanne avec la beauté de ses seize ans a séduit Monsieur Jo, le fils d’un planteur du Nord. Il est laid, mais riche, a une grosse voiture et un énorme diamant au doigt. La mère de Suzanne, qui calcule et espère encore, voudrait qu’il l’épouse et surveille de près leurs rencontres. Suzanne se laisse voir nue mais n’a nulle envie de l’épouser. Indifférente, elle veut juste prendre ce qu’elle pourra, un phonographe, un petit diamant. Joseph lui, méprise ouvertement Monsieur Jo.
Anne Consigny vêtue d’un imper beige accueille le public, l’interpelle, puis se laisse aller à la confidence, elle a la trouille ! Puis, imperméable et chaussures ôtées, en petite robe fleurie, elle est prête à se lancer. Le plateau est nu avec seulement un escabeau et un chapeau de paille. Les lumières et le son suffiront à évoquer les vagues toujours prêtes à monter à l’assaut ou à créer l’ambiance du dancing de Ram où se fait la rencontre avec Monsieur Jo.
Anne Consigny interprète tous les rôles, la mère avec sa voix grondante et rude, le ton revendicatif qui s’abîme dans la résignation et le désespoir ou hurle avec fureur, Suzanne et sa voix frêle de jeune fille de seize ans, déjà gâtée par la violence des relations familiales et l’omniprésence de la question de l’argent, et enfin Joseph au parler cru et vulgaire. De Monsieur Jo on aura surtout les attitudes, le désir refoulé, la concupiscence, les petites manœuvres pour amener Suzanne dans son lit.
On trouve dans ce roman, largement inspiré de la vie de Marguerite Duras, des thèmes caractéristiques de son œuvre, le mythe colonial auquel se sont laissés prendre des petites gens, la violence des rapports familiaux et sociaux, la hantise de l’argent, la rancœur face à l’injustice sociale. L’actrice se coule avec passion dans la langue de Duras pour nous y introduire et c’est passionnant !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 12 janvier au Studio Hébertot, 78 bis bd des Batignolles, 75017 Paris – du jeudi au samedi à 19h, les dimanches à 17h – Réservations : 01 42 93 13 04 ou www.studiohebertot.com
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