Au Théâtre du Chariot, rue de Montreuil à Paris, la comédienne et metteuse en scène Cécile Garcia Fogel présente une adaptation du livre de Marco Lodoli, Si peu (traduction française Louise Boudonnat, P.O.L, 2024). Le spectacle conserve le titre italien, avec son frottement entre les deux adverbes, comme si le « peu » dont il s’agit relevait d’une résolution de restriction et de dénuement. De fait, le bref récit de Lodoli relate l’amour que la concierge d’un établissement scolaire de la banlieue de Rome porte pendant une quarantaine d’années à un professeur de lettres qui y travaille comme elle : amour dont la pureté vient de ce qu’il est sans demande ni espoir (« Tout espoir est prétention »), jamais déclaré, jamais connu de l’être aimé, entièrement vécu dans la solitude. Amour absolu, donc, car relatif à rien, vécu par et pour lui-même.
On peut chercher des explications à cet amour si étrange : la vulnérabilité du professeur, à sa manière un anarchiste, un résistant aux exigences de l’institution scolaire, qui ne traite pas les programmes, lit de la poésie à ses élèves et leur parle d’art contemporain ; ou le besoin de compensation fantasmatique chez cette femme à l’esprit simple, qui se contente de « peu », mais de ce peu fait une chose énorme remplissant et débordant sa vie. Cependant, le récit n’est pas du tout un roman psychologique. Son esprit est beaucoup plus proche d’une fable, comme certains contes de Grimm, ou des récits de la vie des saints : la privation y prend le sens d’un vœu et d’une vocation. Il faut l’entendre et se laisser toucher par ce destin, et non se perdre dans de vaines explications.
C’est ce que montre avec beaucoup de force et de délicatesse en même temps le magnifique spectacle de Cécile Garcia Fogel. Le récit de Lodoli est un monologue dénué de toute dimension dramatique, et le spectacle tient la gageure de présenter ce monologue pendant 1 heure 10 en lui donnant une intensité qui ne faiblit jamais. Cécile Garcia Fogel s’est toujours signalée par son absence de mièvrerie, son jeu direct quoique riche en nuances (je l’ai vue pour la première fois jouant Cordélia dans la version du Roi Lear mise en scène par Bernard Sobel, elle devait sortir du Conservatoire et était déjà très frappante). Elle a la présence requise pour incarner le récit – robe noire, bas noirs, cheveux noirs, yeux noirs. Elle délivre son monologue la plupart du temps face public, mais son adresse est subtilement décalée : elle regarde le public sans le fixer, elle se parle à elle-même, ou elle parle dans l’absolu. Elle est habitée, mais en aucun cas hystérique ou extatique. C’est très beau.
On suit donc l’histoire de cet amour, qui n’est en fait une histoire que par le contraste entre les deux êtres qu’il concerne : la concierge sait que la vie est mouvement et changement, mais elle-même, dans sa simplicité, reste immobile, sa vie ne connaît que des événements de faible amplitude – aménager un modeste jardin dans la cour de l’école, sortir une fois en boite de nuit et subir un viol décrit comme une violence dégoûtante mais presque dans l’ordre trivial des choses, subir passivement une relation épisodique avec un ancien élève. Des choses arrivent, mais « si peu », et le centre de cette vie ne bouge pas. Au contraire, le professeur, Matteo, même s’il reste quarante ans dans le même établissement, a une histoire : il écrit des livres, connaît un certain succès (le récit de Lodoli a une composante autobiographique), il participe à une vie culturelle, conjugale et familiale qui le situe à une distance presque infinie de la concierge, même si sa carrière professionnelle et littéraire et sa vie conjugale tournent mal et ont toute l’apparence d’une déchéance. Ces mouvements qui font la vie ne sauraient affecter l’amour immarcescible de celle qui s’est vouée à un être n’existant pour nous que par ce qu’elle en dit. Deux vers de Rimbaud, lus dans la solitude de sa loge, résument cette vocation : « Par délicatesse / J’ai perdu ma vie ». On y entend une inquiétude – « Ai-je vécu en vain ? » -, mais avant tout une « apologia pro vita sua » : car aux yeux de celle qui parle, il est beau de consumer sa vie par délicatesse.
Ce n’est pas évident de tenir la scène, seule, pendant 1 heure 10, avec une fable aussi simple et déroutante. Cécile Garcia Fogel y parvient magnifiquement, parce que le spectacle est très bien joué, très bien mis en scène, sans cesse animé par de petits changements, de petits déplacements, des gestes, des intonations, qui mettent le texte en relief. La scénographie, la lumière, le son, tout est très bien réglé. Les brefs moments chorégraphiés (par Gösta Lars-Henrik Sträng) sont réussis – ce qui n’est pas toujours le cas. Il y a plein d’idées dans cette petite forme. Et surtout, le ton est toujours très juste. On est heureux d’entendre aussi clairement cette belle prose, simple et limpide dans sa forme, plus complexe dans ce qu’elle raconte. La comédienne rend justice à la qualité à la fois poétique et sapientiale de la fable. En affectant son maintien toujours digne de petits signes de modestie, d’excuses d’être ou de parler, elle réalise l’union paradoxale de l’humilité et de l’orgueil qui habite cette parole. Celle-ci nous atteint et nous touche.
L’économie actuelle du théâtre semble accroître l’inégalité entre les spectacles qui peuvent exhiber une débauche de moyens (par exemple, ceux de la Comédie-Française), et les petites formes qui doivent se contenter d’un ou deux comédiens et d’un décor minimal. Cette restriction subie produit, inéluctablement, des résultats inégaux. Mais ici, la contrainte économique (que je n’entends pas justifier !) s’accorde profondément avec la pauvreté plus fondamentale, existentielle, énigmatique et fascinante, du propos et du récit. Il faut courir voir ce très beau spectacle.
Pierre Lauret
Au Théâtre du Chariot, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris. Représentations : lundi 2 février et mardi 3 février ; lundi 9 février et mardi 10 février ; lundi 16 février et mardi 17 février. À 19h00. Réservation : en ligne sur theatreduchariot.fr
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