La danse peut-elle faire récit ? Art non verbal, peut-elle raconter une histoire ? Bien sûr que oui, Le lac des cygnes par exemple ! Les mouvements chorégraphiques sont toujours associés à des images, des sentiments et parviennent aisément à nous affecter. Ainsi, de geste en geste, de pas en pas, un ballet raconte son histoire. Dans Souvent, je commence par tomber, Aurore Floreancig, chorégraphe et danseuse le fait à sa manière…

Par la voix, l’artiste raconte en off des épisodes de son histoire de petite fille passionnée de danse dans un milieu familial, social et géographique faisant obstacle à la réalisation de sa passion. Un village de Normandie, une école de danse à 35 km – privée en plus ! À une heure de route, Rouen, le conservatoire le plus proche. Des parents fourmis plutôt que cigales, pour qui danser n’est pas un métier, « de toute façon danser ne mène nulle part ». Et pour finir, le regard méprisant des autres filles se rêvant « petits rats » mais vraies langues de vipères.

Voilà comment on risque de tomber avant même de commencer à sauter, à danser ! Ensuite, ça continue, on tombe vraiment, mais qu’importe ! La gravité est une loi de la nature, debout on tombe déjà ; la gravité ce n’est pas grave dès lors qu’on se relève et qu’on reprend l’exercice. C’est cela que ce spectacle autobiographique d’Aurore Floreancig raconte aussi, surtout par sa chorégraphie. D’abord des mouvements d’échauffement, puis d’exercices, puis ceux d’une recherche chorégraphique originale où le sol a son importance. Il y a les mots qu’on entend et décode, mais les gestes racontent par eux-mêmes, ils tiennent discours par les articulations de tous les membres, les mises en actions de toutes les parties du corps souple et agile de la danseuse. Le discours off est doublé par un autre texte non langagier ; pas une traduction ni un sous-titre, mais vraiment une autre façon de raconter, un autre langage. Une langue du mouvement et du rythme, faite de phrases physiques. Une grammaire articulée si précise qu’elle permet une syntaxe dynamique, riche, ornée, variée. Des phrasés corporels, une poétique gestuelle dont l’aisance est si grande qu’elle parait facile, évidente, mais, assis à trois ou quatre mètres, on sent le travail et la puissance. La parole chorégraphique fait récit et le public, lui, fait l’expérience de ce qu’est une réelle perception kinesthésique de l’écriture-danse. On saisit chaque pas, chaque mouvement de bras, de mains, de tête, de doigts, de cou, de tronc, de hanches, de pieds, comme les éléments articulés du tout de la danse, art de l’incarnation, du désir et de la persévérance ; on ressent la nécessaire résilience mais aussi la jouissance de la danse en acte. La danseuse nous communique le bonheur que lui procure son art.

Sélectionnée et soutenue par la Région Hauts de France, la pièce chorégraphique d’Aurore Floreancig tourne sur toute la saison 2026-2027, dans plusieurs collèges de la Somme et dans de nombreux centres culturels, d’Abbeville à Lille. Pas étonnant, car en plus de sa valeur esthétique, Souvent je commence par tomber a non seulement une dimension pédagogique mais ouvre aussi à une réflexion philosophique dont les enjeux sont essentiels, allant d’une réflexion sur notre rapport au monde physique à une éthique du désir comme réalisation de notre être. C’est beau et d’une grande simplicité, c’est aussi profond à la surface même du sol sur lequel évolue Aurore Floreancig, un sol commun, obstacle et complice de toute danse.

Jean-Pierre Haddad

Festival Off d’Avignon – La Scierie, Le Studio. 15 Bd du Quai Saint Lazare, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026, à 21h20. (Durée 50 mn) Relâche les 8,15 et 22 juillet.

Informations et réservations :

https://lascierie.coop/festival-avignon-off/programmation/souventjecommencepartomber
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