C‘est quoi être soi-même avant qu’on le devienne ? avant de savoir qu’on ne l’est pas ? avant de se rendre compte que c’est le devenir ? C’est comme découvrir ce qu’il y a derrière une porte qu’on n’a jamais poussée, qu’on n’aurait pu ne pas pousser et qu’on pousse un jour… mais là, on est celui ou celle qui pousse et celui ou celle qui se tient derrière la porte prêt ou prête à exister, qui a même déjà commencé puisqu’il ou elle a poussé la porte ! Une jeune femme est entrainée dans un cabaret par des amis. À la fin du spectacle, elle pousse la porte de la loge de la drag queen Sissi von Vart…

Si ! Si ! Sissi comme Sylvie… impératrice du show ! car, Sissi von ou « venant de » Vart… Vart comme Vartan ! Si on ne prenait que les initiales, ça pourrait être « Sylvie Vartan Vortex », car Sissi von Vart est un tourbillon d’émotions et de réflexions sur ce qu’est être soi-même. Un music-hall de thèmes crus et profonds avec paillètes, talons aiguilles et drôleries. Un questionnement pas seulement sur devenir ce qu’on est tout en se cherchant et très loin des assignations sociales, mais aussi sur la filiation parentale, forcée, refusée, renouée, inventée ; sur le trans– : transmission, transition, transformisme, transgenre, transgression et transe de la scène ; sur la vie menacée par la mort et la mort déjouée par la vie ; sur l’art de la chanson qui peut tout dire du désir, de ses déceptions et espoirs en trois minutes ; sur l’art tout court qui, au moyen d’artifices, fabrique de l’authentique, comme le théâtre qui par ses conventions peut tout recréer, sublimer et rendre vrai, sur vingt mètres carrés de planches !

Oui, tout cela est dans ce spectacle de Benoit Giros, génie de la mise en scène inattendue qui, porté par le texte baroque de Manon Viel, fait exister dans le décor d’une loge de cabaret mille lieux mentaux, mille variantes d’une relation humaine qui se tisse dans la surprise, l’insolence, la provocation ; qui se développe par le conflit, les allers-retours sur place, les portes qui claquent, des mots précis et décomplexés et une tendresse qui sauvent tout le reste. Une relation entre deux personnages que tout éloigne, ou a éloigné, et qu’un rien va rapprocher dans l’instant et à jamais. Sissi von Vart incarnée magistralement par Laurent Viel est mise en accusation existentielle par une jeune avocate, interprétée par Manon Viel elle-même. Mais ce paradoxe tournera à la complicité d’une filiation pas seulement retrouvée mais réinventée. L’amour est expert dans l’art du détour.

Sylvie Vartan et l’art des drags queens ou des travestis ? Il y a le disco certes, les paroles pathétiques de Disco Queen en 1978 : « Danse car au bout de la nuit / Ton règne finit (…) Papillon de la nuit … [au] visage peint en argent ». Peut-être aussi, quelque chose de plus profond, quelque chose de possiblement inconscient… À la suite de son deuxième accident de voiture, en février 1970, Sylvie est défigurée. Elle subit alors plusieurs interventions chirurgicales aux États-Unis où un grand chirurgien esthétique lui refait son visage à l’identique… Visage refait mais authentique, le vrai est dans l’apparence. Et puis, en 2020, on apprend par son coiffeur que ses cheveux étant fragiles sous la lumière des projecteurs, la chanteuse portait sur scène une perruque reproduisant exactement sa chevelure… Une fois de plus, l’artifice au service de l’authenticité – ne serait-ce pas l’essence du drag queen ?   

Dans la même veine, les artifices de jeu et de mise en scène de la pièce sont au service d’une vérité essentielle : le salut des êtres humains, ici-bas et nulle part ailleurs, est dans la réconciliation, dans une relation apaisée et désirée, faite de franche simplicité, de beauté et de sagesse. Le jeu merveilleusement complice des Viel, oncle et nièce, leurs costumes éclatants réalisés par Thelma Di Marco Bourgeon, la création sonore flamboyante de Minouche Nihn Briot et la création lumière tantôt intime tantôt féérique d’Éric Schoenzetter, tout cela offre au public un moment intense d’intelligence humaine et de tolérance fraternelle et sororale, universelle.

On sort de Sissi… remué et ébloui, plus vivant qu’en entrant et avec un besoin impérieux de réécouter Vartan, sûr et certain d’y entendre autre chose que le superficiel souvenir radio ou télé conservé jusque-là. L’air de la Maritza nous revient à l’oreille et sa douce nostalgie boucle avec celle passionnelle de Pas si facile à oublier admirablement interprété par L’or-en-Sissi Viel-Vart.    

Sissi von Vart est un hymne insolant et tendre à la vie, à l’envie.

Jean-Pierre Haddad

Festival Off Avignon – Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026, tous les jours à 20h55. (Durée 1h15). Relâche les dimanches 5, 12 & 19.

Informations et réservations : https://www.artephile.com/avignon-off-2026-sissi-von-vart

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