Primo Levi a été interné en tant que Juif à Auschwitz de février 1944 au 27 janvier 1945. Il avait été arrêté en décembre 1943 par la milice fasciste en tant que membre de la résistance italienne antifasciste et interné au camp de Fossoli. Après qu’il se fut déclaré Juif pour échapper à une exécution, il fut déporté par les nazis à Auschwitz. Sa chance fut d’avoir pu rester à l’infirmerie du camp début 1945, parce qu’il avait attrapé la scarlatine, ce qui lui permit d’échapper aux marches de la mort organisées par les nazis aux abois et d’être libéré par l’arrivée de l’Armée Rouge. Il commença à rédiger ce texte dès son retour. Publié par un éditeur indépendant en 1947, il ne connut un énorme retentissement qu’après la publication de son second livre, La trêve en 1963.
Dans Si c’est un homme, Primo Levi raconte l’horreur de l’arrivée au camp, la soif, le froid, la faim et toutes les humiliations destinées à annihiler la dignité des hommes. Alors qu’il meurt de soif et tente de prendre un glaçon par la fenêtre, un nazi le lui arrache et lorsqu’il demande « Pourquoi ? » ce dernier lui répond « Ici il n’y a pas de pourquoi », phrase devenue emblématique de la Shoah au même titre que le « Arbeit macht frei » inscrit à l’entrée d’Auschwitz. Avec une précision presque scientifique, peut-être liée à sa formation de chimiste, mais qui pourrait être aussi celle d’un sociologue, Primo Levi expose le quotidien du camp, la lutte pour la survie qui laisse peu de place à l’attention aux autres, la déshumanisation des internés que l’on a rasés, vêtus de guenilles et privés même de leur nom remplacé par un numéro. Il dit les hiérarchies dans le camp où ce sont les triangles verts, les droits communs qui tiennent le haut du pavé et explique les petites débrouilles qui permettent de survivre.
Gilbert Ponté nous a habitués depuis des années à des seuls en scène magiques, que ce soit dans Le joueur d’échecs de Stefan Zweig ou Michaël Kohlaas, l’homme révolté d’après une nouvelle de Kleist. Il ne se contente pas de dire le texte de Primo Levi, il l’incarne. Il montre son ahurissement devant la métamorphose que leur imposent les nazis lors de l’arrivée au camp, la gêne des ces hommes que l’on a déshabillés et que l’on fait attendre, l’espoir qui les envahit quand on les amène à la douche, on ne va pas les tuer, et lui qui n’a rien compris et s’inquiète de sa brosse à dents. Il passe de l’italien à l’allemand faisant ressortir ce qu’avait de déconcertant et menaçant ces ordres aboyés dans une langue étrangère, la privation d’eau, de nourriture, les appels sans raison imposés dans le froid, tout ce qui contribuait à priver rapidement ces hommes de leur humanité. Pas de décor, seulement le jeu des éclairages qui font passer le visage de l’acteur de la lumière à l’ombre, quelques sons, la fanfare qui accompagne le départ et le retour du travail des hommes, le bruit des canons soviétiques qui approchent, la musique de Bach qui se fraie un petit chemin. Peu à peu le mur de pierre de l’Essaïon se couvre de peintures en noir et blanc d’Anselm Kiefer, des paysages dévastés et des ruines, évoquant la folie nazie et l’Holocauste.
Dans la voix de Primo Levi incarné par Gilbert Ponté ce n’est pas seulement la description de l’univers concentrationnaire que l’on entend, c’est aussi l’analyse de ce qu’il fait des hommes et on ne peut l’oublier.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 1er avril au Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard, 75004 Paris – les mardis et mercredis à 19h – Réservations : 01 42 78 46 42 ou essaionreservations@gmail.com
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