« Il dit non avec la tête / Mais il dit oui avec le cœur / Il dit oui à ce qu’il aime/ Il dit non au professeur/ Il est debout… » Qui n’a pas vécu l’angoisse d’avancer à reculons vers le tableau pour y réciter une poésie fastidieusement apprise la veille au soir ? Avec Prévert, ça allait encore, au moins on comprenait le texte !

Le public s’installe dans la salle de classe, devant un grand tableau vert – oui, il en existe encore mais sans craie ! D’emblée, on voit bien que la salle n’est pas aux normes du travail et de l’évaluation scolaires : des chaises mais pas de tables ! Ouf ! Enfin, exorciser un souvenir douloureux…

Les profs sont en duo maintenant ? Oui, car ce ne sont pas profs mais des amoureux de la poésie et adeptes de la récitation incarnée, jouée. Florian Goetz et Jordan Sajous nous plongent dans un bain poétique sans préambule, par la poésie de Lord Byron, Ténèbres : « J’ai fait un rêve, pas tout à fait un rêve. / Le soleil était froid, éteint ; et les étoiles / Assombries erraient dans l’espace éternel (…) » Comment ne pas y voir l’anticipation du moment désormais envisageable d’une fin de notre monde terrestre ? Cependant, les deux récitants, pas du tout récalcitrants et plutôt entraînants, n’ont pas conçu avec Jérémie Sonntag, leur spectacle [poïésis] pour nous affecter de tristesse ; bien au contraire, il s’agit pour eux de nous transmettre le bonheur de dire de la poésie, d’y piocher des phrases et des mots capables de chanter la vie en la déclamant. De toute façon, en poésie même la tristesse peut être belle : « Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville / Quelle est cette langueur/ Qui pénètre mon cœur ? » Verlaine qui arrive vite, en atteste. Ensuite, ça s’emballe, s’enchaîne, ça éclate en feu d’artifice de poèmes dits, criés, murmurés, scandés, bougés, sautés, courus à travers la salle de classe, et aussi composés en direct au moyen de feuilles de papiers colorées sur lesquels des mots sont écrits : ça se colle au tableau ou sur les murs et vitres de la salle, ça vole aussi et retombent comme certaines Feuilles d’automne hugoliennes. Vient ensuite, une collection de poèmes de Louise Labbé, Marguerite de Valois, Boris Vian, Kery James, Anna de Noailles et d’autres encore, du XVIe siècle à nos jours…

Soudain, merveille d’écriture folle et profonde en même temps que prouesse de récitation, Le Bateau Ivre de Rimbaud prend les flots pour une traversée complète et rêveuse, avec deux rameurs de mots aussi intrépides que courageux : « Comme je descendais des Fleuves impassibles, / Je ne me sentis plus guidé par les haleurs (…) / Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. (…) / La tempête a béni mes éveils maritimes. / Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots (…) / Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent (…) / Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » L’émerveillement se retrouve un peu plus loin, avec Anna de Noailles « Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain, étendu, sans désir comme un profond feuillage et sentir comment la sève universelle arrive dans ses mains. » (La vie profonde). Il y a aussi des improvisations car un authentique réciteur de poèmes devient poète sans le vouloir, sinon il reste le souffre-douleur du jour maudit de la classe de récitation, même pas le cancre de Prévert, car lui, contre les huées des bons élèves, « Avec des craies de toutes les couleurs / Sur le tableau noir du malheur / Il dessine le visage du bonheur. » (Précisons que ce poème ne figure pas dans la brève et originale anthologie de [Poïésis] mais qu’il s’est imposé par contamination et souvenir, plutôt lumineux, de votre serviteur.)

Mais au fait, pourquoi cette graphie bizarre dans le titre, « poïésis » entre crochets et non poésie tout simplement ? Si l’on connaît un peu de grec ancien, on saisit que dans ce détail se joue l’intention de création et les principes de mise en scène de ce spectacle aussi cultivé que ludique, aussi travaillé que joyeux. En effet, dans la langue d’Aristote qui, lui, tenait à distinguer la praxis de la poïésis, le premier terme désigne la pratique, un domaine d’action où l’agent n’est pas séparé de son acte, comme un footballeur qui marque un but avec tout son corps, cerveau compris – surtout ses jambes et pieds ou sa tête ! Le second terme étant réservé au domaine d’action où l’on fabrique des choses, le résultat de l’action étant alors séparable de l’agent. La chose ou l’œuvre, une fois fabriquée, existe détachée de l’agent et peut lui survivre même ! Je ne mettrais jamais un but comme Mbappé, mais je peux tenir dans les mains un ballon qu’il aurait mis au fond des cages ! Oui, et pas seulement à cause de son étymologie grecque, le poème est bien une chose fabriquée et c’est heureux, car sans avoir à reproduire le geste génial de sa composition, faute d’être un Verlaine ou un Prévert, nous pouvons nous emparer de leurs poèmes pour les chanter, pour vivre avec, et, portés par eux, en écrire d’autres à notre mesure, car nous avons tous en nous le matériau poétique qu’est une langue. C’est bien le sens de ce spectacle absolument original et réjouissant de nous mettre face à une fabrique de poésie dans laquelle nous pouvons passer de spectateur-rices ému.e.s à ouvrier-ières sans peurs ni complexes. Faire humanité, poétiquement nôtre.

Merci aux Arpenteurs de l’Invisible d’arpenter nos oreilles et nos cœurs de leur métrique pleine de joie de vivre !

Jean-Pierre Haddad

Festival Off – Avignon 2026. Le 11, Bd Raspail. Du 6 au 23 juillet 2026, à 11h30. (Durée, 50 minutes + 10 d’échanges). Site officiel : https://www.lesarpenteursdelinvisible.com/poiesis.html

Le spectacle a obtenu le label « Sélection Printemps des Poètes » et il semblerait qu’il soit aisément importable dans les salles de classe de nos écoles !

Représentations à venir 
– 25 et 26 février 2027 – l’Envolée – pôle artistique du Val Briard (77)
– 13 mars 2027 – Théâtre de Fontainebleau (77)
– 16 mars 2027 – 14h30 et 19h30 – Théâtre des 2 Rives – Charenton-le-Pont (94)
– Printemps 2027 – 2 représentations – Théâtre de Saint-Maur (94)

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