Au point de départ il y a une commande en 2014 d’une photo pour la couverture d’un magazine sur les arts de la marionnette. Alice Laloy s’est servi du mythe de Pinocchio, ce pantin de bois transformé en petit garçon. Ses marionnettes étant très réalistes, elle a eu l’idée d’inverser l’idée en transformant un enfant en marionnette. Elle a eu ensuite envie d’aller plus loin dans sa recherche sur la frontière entre l’humain et l’objet, sur la vie et la mort et sur le trouble qui naît du brouillage des limites. Grâce à une bourse, elle s’est rendue en Mongolie, où l’art de la contorsion a été classé au patrimoine culturel de l’Unesco, pour approfondir son travail sur la désarticulation des corps. À son retour elle a décidé de mettre en scène ce processus de transformation. Implantée désormais à Dunkerque, elle y a conçu ce Pinocchio [live] # 3 avec des habitants du Dunkerquois et des Hauts de France.

Juchés sur une drôle de machine qui avance, des enfants, crient et s’interpellent. Ce joyeux désordre, plein de vie, s’interrompt brusquement au tintement d’une clochette. Les enfants disparaissent remplacés par des adultes, juchés sur des cothurnes et poussant des chariots, qui deviennent des établis sur lesquels les enfants vont se transformer en pantins, tous identiques avec de grands yeux bleus, un tee-shirt jaune à rayures noires, un short noir retenu par des bretelles et un bonnet d’où s’échappent quelques boucles blondes.

Dans le conte de Collodi, Gepetto avait transformé le pantin Pinocchio en petit garçon. Il attendait de lui qu’il soit sage et l’aide pour ses vieux jours. Ici on pense à certains romans de science-fiction. Ces enfants-pantins identiques, fabriqués à la chaîne, au corps peint au pistolet, aux grands yeux bleus vides masquant les leurs, sont-ils représentatifs de nos sociétés développées où les parents s’ingénient à faire des enfants qu’ils veulent parfaits ? Il y a quelque chose d’inquiétant dans cette transformation des enfants en pantins, une inquiétude nourrie par la musique scandée au tambour et aux percussions par deux adolescents.

Quelles que soient les multiples interprétations qui viennent à l’esprit du spectateur, ce qui importe surtout c’est la poésie qui naît du travail admirable réalisé par Alice Laloy et sa sœur chorégraphe Cécile Laloy. Le ballet des manipulateurs poussant leur chariot, montant leur établi au tintement de la clochette, se dépêchant d’avancer, peignant au pistolet bras et jambes des pantins et fixant avec dextérité les ficelles qui permettront de les manipuler, est réglé à la perfection. Les enfants et adolescents choisis dans le Dunkerquois se transforment littéralement en pantin. Semblant manipulés par les fils, ils se laissent tomber comme des poupées de chiffon, se contorsionnent pour se redresser maladroitement, s’écroulent puis, comme débarrassés de leurs fils, trouvent une force qui les pousse les uns vers les autres avant de retrouver enfin le monde des humains et la chaleur des bras des adultes.

Un spectacle magique où l’inquiétude laisse place à l’espoir et dont l’image restera longtemps dans l’esprit du spectateur.

Micheline Rousselet

Du 12 au 14 octobre à Points Communs, la Scène Nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise – du 11 au 13 janvier à la Comédie de Clermont-Ferrand, du 31 janvier au 2 février au Théâtre du Nord, Centre Dramatique National de Lille Tourcoing, les 5 et 6 avril au Trident à Cherbourg, du 17 au 19 mai au Théâtre National de Bretagne

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