Kenza, la benjamine d’une famille bourgeoise marocaine, a décidé de revenir pour célébrer son mariage dans la maison de ses parents qu’elle a quittée à dix-sept ans pour aller étudier en France. Dans ce lieu qu’elle considère comme un paradis, elle retrouve sa mère qui l’adore, sa tante et sa « dada », la domestique, nourrice, qui partage la vie de la famille depuis ses onze ans. Kenza annonce à sa mère qu’elle a interdit à son frère de venir à son mariage car il l’a violée de ses six à ses huit ans. En arrivant à Paris elle avait tout raconté à sa sœur qui l’a répété à leur mère. Elle a écrit à son frère, il n’a pas répondu, elle l’a vu mais il n’a rien dit. Il respecte toutefois sa décision et ne viendra pas au mariage, arguant d’une obligation professionnelle. Mais dans une famille marocaine où l’on accorde une très grosse importance au « swab », ce code de bienséance qui règle dans les moindres détails toute la vie sociale – la façon de recevoir ses hôtes, de les asseoir lors des mariages, de leur demander des nouvelles, la manière d’éduquer les enfants surtout les petites filles – l’absence annoncée du frère aîné pose un gros problème. La mère, la sœur aînée de Kenza et même son père savaient mais comment expliquer cela à la tante, aux cousins, cousines etc. En outre la mère se sent déchirée entre son fils aîné et Kenza la benjamine que tout le monde aime.
À travers cette histoire, l’autrice et metteuse en scène marocaine Kenza Berrada offre une peinture de la société marocaine bourgeoise. La mère est dentiste, le père a une fonction politique, c’est un milieu aisé, intellectuellement ouvert avec une dada dont on prend soin, qu’on n’abandonnera pas quand elle sera vieille. Mais derrière ce tableau idyllique se cachent bien des non-dits, on ne parle pas du viol, la dada n’est pas payée, on lui offre de temps à autre des bijoux, on parle français lorsqu’on souhaite la laisser à l’écart de ce qui se dit, et surtout toute la vie sociale est soumise au swab, cette façon de mettre sous le tapis les choses dont, lorsqu’on est bien élevé, on ne parle pas. C’est cela que la décision de Kenza va remettre en cause.
La scénographie nous introduit dans un Maroc d’aujourd’hui où pourtant les traditions se maintiennent. Des chants d’oiseau et un rideau évoquant un paradis exotique accueillent les spectateurs et lorsqu’il se lève, on entre dans un vaste salon oriental : immense miroir en fond de scène, rideaux de fil rouge encadrant le plateau, sol évoquant un tapis, matelas rouges et petites tables basses en bois de cèdre. Quand le mariage se prépare, les Cheikhats disposent tout autour de la scène de longues trompettes de laiton devenues vases pour des fleurs de jasmin géantes et c’est sur leurs épaules qu’ils apportent la tente d’où émerge seulement le visage de la mariée.
Kenza Berrada a fait appel pour incarner la famille à des acteurs du Kabareh Cheikhats de Casablanca. Ces hommes se travestissent en femmes pour leurs concerts et leurs pièces en hommage aux chanteuses populaires du même nom qui étaient à la fois poétesses, danseuses et même guérisseuses et qui valorisaient ironiquement les faits et gestes masculins pour mieux prendre en charge la douleur des femmes. Ils sont cinq portant perruques et robes étincelantes jouant des instruments traditionnels, petit violon, tambourins et derboukas, chantant et dansant. Kenza Berrada en justaucorps et collant transparent assure la narration, danse et dialogue avec les Cheikhats, qui placent leur perruque à la taille pour incarner les membres de la famille. Le vieux joueur de violon devient la dada filant sa quenouille, telle un fantôme que nul ne remarque. Le français que parle la mère lorsqu’elle dialogue avec sa fille alterne avec l’arabe marocain qu’elle parle avec la dada. L’usage de langues différentes marque bien les différences sociales dont la famille prétend pourtant s’affranchir. Kenza Berrada marie avec finesse un portrait de ce Maroc moderne où on manifeste, où on va étudier en France, mais où la tradition du swab impose de taire ce qui serait trop dérangeant. Une règle sociale finalement assez universelle que parfois un membre de la famille transgresse quand se taire devient trop douloureux.
Un spectacle fort, intelligent, beau et émouvant qui fait honneur au Festival d’automne
Micheline Rousselet
Jusqu’au 11 octobre au T2G, Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
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