Gregor, un écrivain, revient dans son village à la demande de son frère Hans resté ouvrier. Hans souhaite qu’il abandonne sa part du modeste héritage de ses parents au profit de leur sœur vendeuse, qui pourrait ainsi ouvrir un commerce. C’est l’occasion de se remémorer les souvenirs d’enfance avec ce frère déjà différent, d’activer des rapports d’amour et de détestation, de se dire des vérités, que le village partage, face à celui qui n’est plus des leurs. C’est au cimetière du village, près des morts que se termine ce retour aux origines.

Cette pièce, probablement la plus connue de Peter Handke, brasse de nombreux thèmes à la fois sociaux et politiques : la confrontation d’un intellectuel transfuge de classe à son milieu d’origine, le monde qui change, la famille, l’héritage et même la présence des morts. Elle renvoie à la tragédie grecque, les deux frères qui s’opposent comme les frères d’Antigone, le retour de Gregor comme celui d’Ulysse à Ithaque et la présence du chœur. Tout est dit les sentiments et les frustrations. Les monologues, longs déploiements de la parole à destination du public, se font politiques et gardent toute leur actualité. Quand Hans parle de la haine indéfectible des laissés pour compte pour tous ceux qui sont au-dessus d’eux et qu’il dit « il faudra tenir encore quelques années » on ne peut que penser à la colère des gilets jaunes et au recul de l’âge de la retraite. Quand Hans dit de Gregor « Il aurait voulu que nous soyons pareils à lui. Il se prenait pour la mesure des choses. Mais nous, nous sommes autres. Je suis un ouvrier », on entend tout le fossé qui les sépare désormais. Et pour celui qui est devenu un transfuge de classe, s’ajoute à la douleur d’avoir quitté son environnement celle de ne plus pouvoir y revenir. Il ne peut rien faire pour son frère ou sa sœur, il ne ne peut plus revenir vers eux, ils ne parlent plus la même langue. Toutefois chez Peter Handke les monologues ne sauraient rester seulement politiques, ils se font poème dramatique. Comme il le dit « On doit entendre la colère, le peuple doit apparaître … mais personne ne doit devenir un caractère ou un type encore moins un archétype. Chacun doit être particulier ».

Sébastien Kheroufi, en accord avec l’auteur, déplace l’action de la pièce des campagnes aux périphéries urbaines. Il met en scène ces territoires oubliés où se concentre la pauvreté. Il dit « Ce qui m’intéresse c’est la misère comme ennemi commun, qu’elle soit sociale, relationnelle ou intellectuelle ». Il veut aller à la rencontre de ces éloignés, passer vraiment par les villages. Mais il ajoute, fidèle à Peter Handke, « Je refuse d’être le porte-parole de la misère sociale. Je ne défends que la poésie »

La pièce démarre dans l’immense hall du Centre Pompidou où les spectateurs s’attardent attirés par des voix et où Gregor (Reda Kateb) explique à Nova (interprété par la rapeuse Casey) les raisons de son retour au pays. La suite se déroulera dans la salle du théâtre où, en fond de plateau, on découvre une sorte de cabane vitrée où l’intendante prépare les repas des ouvriers. Elle reconnaît Gregor de retour. Observateur opaque, au silence pesant, masquant ses émotions sous une froideur trop évidente pour être neutre, Reda Khateb donne à Gregor toute sa complexité. Amine Adjina (Hans) s’emporte accusant son frère d’être devenu étranger à ceux qui furent sa famille et son environnement. Il tranche dans le vif de la relation familiale et sociale en lui assénant avec colère « malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes ». Hayet Darwich incarne avec une sensibilité d’écorchée la sœur de Gregor (Sophie), amoureuse de lui dans l’enfance qui a ensuite pris ses distances et lui jette au visage « tu enlèves aux autres la joie d’être eux-mêmes. Délivre-nous de ta présence ». La musique s’invite parfois dans leurs échanges, la voix rauque de Bernard Lavilliers chantant Idées noires ou une chanson arabe que chante Hayet Darwich accompagnée aux castagnettes marocaine par Reda Kateb, comme semblant retrouver une complicité fraternelle perdue. Le français se mêle d’arabe. Dans la dernière partie une vieille femme gardienne du cimetière (Anne Alvaro impériale) trace comme un chaman des cercles dans la poussière noire répandue sur le plateau. Elle observe la disparition du vieux monde et de ses repères et espère un autre avenir pour l’enfant qui l’accompagne. Désireux d’aller plus loin dans son geste artistique, Sébastien Kheroufi a élargi la place du chœur. Ce sont désormais une centaine d’habitants de ces territoires que l’on peut considérer comme abandonnés, des artistes mais aussi des jeunes, en particulier des habitants et habitantes d’Ivry, tout comme le fut Reda Kateb, qui sont sur le plateau impressionnants de puissance et quand ils crient ensemble « Vengeance » la salle tremble. Un sommet d’émotion est atteint quand s’élève le monologue final de Nova, un hymne à la vie réelle à laquelle on ne prête pas assez attention, un appel à la rencontre et un éloge de la force politique et spirituelle de l’art. C’est la rapeuse Casey qui le porte. Au micro sa voix va accélérant, rageuse et puissante, comme prise dans l’urgence d’un acte politique qui rendrait ce monde plus vivable. Elle est magnifique.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 22 décembre dans le cadre du Festival d’Automne au Centre Pompidou, Place Georges Pompidou, 75004 Paris – du jeudi au samedi à 20h, le dimanche à 17h – Réservations : centrepompidou.fr ou 01 44 78 12 33 – Du 22 au 26 janvier au Théâtre des Quartiers d’Ivry – mercredi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 16h – Réservations : theatre-quartiers-ivry.com ou 01 43 90 11 11

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