Invitée par Eric Ruf à participer au quatre-centième anniversaire de Molière, la jeune metteuse en scène Lisa Guez, lauréate du Prix du Festival Impatience 2019 pour Les femmes de Barbe-Bleue, a choisi de se pencher sur un texte de Louis Jouvet consacré à Molière. Louis Jouvet fut professeur au Conservatoire de novembre 1939 à décembre 1940 et a laissé le souvenir d’un passeur exceptionnel. Brigitte Jaques-Wajeman avait déjà tiré une pièce qui a fait date du texte de Jouvet sur Dom Juan dans Elvire-Jouvet 1940. Lisa Guez quant à elle a choisi d’adapter et mettre en scène le premier chapitre de Molière et la comédie classique, consacré à Alceste.

Dans sa mise en scène, les spectateurs sont comme des élèves qui assisteraient au cours de Jouvet. Avec lui deux apprentis comédiens à qui sont confiés les rôles d’Alceste et de Philinte. Quand la pièce démarre, ils sont sur scène, réglant un banal problème de clé lors qu’arrive de la salle Jouvet, interpellant les spectateurs comme s’ils étaient des élèves. Sauf que les trois comédiens, Michel Vuillermoz, Gilles David et Didier Sandre glisseront d’un rôle à l’autre, tantôt Alceste, tantôt Philinte, tantôt Jouvet, avec une fluidité surprenante sans compter qu’aucun d’entre eux ne relève de la catégorie « apprentis comédiens » ! Dans la bouche de l’un ou de l’autre on entend les idées de Louis Jouvet pour qui c’est l’acteur qui fait le théâtre. Il insistait sur la diction, la respiration et disait à ses élèves : « il faut lire le texte comme s’il ne vous appartenait pas … Ne touchez pas au personnage, n’essayez pas de le jouer en y apportant vos sentiments personnels … On ne sera jamais Alceste ».

Le passage d’un rôle à l’autre des trois comédiens est une superbe idée. D’une part chacun à son tour aura le pouvoir de l’enseignant mais aucun d’entre eux ne se hasardera à imiter la diction si particulière de Jouvet, dont on entendra juste la voix, venue d’outre-tombe, à la fin. D’autre part chacun d’entre eux pourra expérimenter nuances et variations dans la façon de jouer Alceste ou Philinte. L’humour dans les propos de Jouvet trouve un écho dans les trouvailles, les essais, la reprise d’une réplique sous mille formes des comédiens incarnant Alceste et Philinte. C’est très drôle et cela l’est d’autant plus que l’on sait que l’on regarde expérimenter, comme s’ils étaient innocents, les acteurs parmi les plus talentueux de la Comédie Française, qui ont des centaines d’heures de jeu et de travail derrière eux. On a l’impression d’entrer dans la cuisine où se prépare la création d’un spectacle de la Comédie Française et c’est un vrai plaisir.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 8 mai au Studio de la Comédie Française – 99 rue de Rivoli, Galerie du Carrousel du Louvre, 75001 Paris – à 18h30 – Réservations : 01 44 58 98 54

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