
Bruno Bouché, le directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin avait le désir de créer une pièce de théâtre-danse. Il partageait ce désir de sortir des frontières avec des artistes qu’il connaît depuis longtemps, Clément Hervieu-Léger, le metteur en scène fraîchement nommé administrateur de la Comédie Français et Daniel San Pedro qui codirige avec ce dernier la Compagnie des Petits Champs. Daniel San Pedro a proposé d’adapter On achève bien les chevaux, le roman d’Horace McCoy publié en 1935 et porté à l’écran par Sydney Pollack avec Jane Fonda en 1969. Il s’adaptait parfaitement au projet puisque le roman place son histoire dans les marathons de danse qui s’étaient développés pendant la grande dépression des années 1930. Ceux qui s’y inscrivaient dansaient jusqu’à épuisement, jour et nuit pendant des semaines, avec des temps de repos réglementés au plus juste, abreuvés d’eau et nourris de sandwichs, espérant gagner le prix attribué à ceux qui réussissaient à tenir le plus longtemps ou, au moins, à être repérés par des producteurs de cinéma.
Sur toute la longueur du vaste plateau du Théâtre de la Ville, quarante-cinq danseurs, comédiens et musiciens vont faire vivre un de ces marathons. L’organisateur et ses deux assistants sont déjà là, les musiciens s’installent, on entend la voix des candidats fébriles devant la porte, leur ruée pour être choisis. Le directeur rappelle les règles, les danseurs s’échauffent, enfilent leur brassard et le marathon commence. Le plateau devient une piste où tous tournent, bougent, certains font preuve de virtuosité comme les candidats de ces concours qui cherchaient à attirer l’œil des producteurs. Un train passe régulièrement, le directeur annonce les jours qui passent, le nombre d’heures écoulées depuis le début du concours, celui des candidats encore en lice. Régulièrement des derbys sont organisés et là il faut aller encore plus vite. L’essoufflement gagne les danseurs, les pieds enflent, certains tombent, sont relevés de force par leur partenaire, d’autres abandonnent épuisés et désespérés, et le directeur comme ses assistants, chacun à leur niveau, abusent cyniquement de leur pouvoir. Brisant le quatrième mur pour mettre le public du théâtre en position de voyeur, ils l’appellent à encourager les danseurs à aller au bout de leurs forces. Parfois un des candidats sort du lot, s’affirmant comme un homme ou une femme avec sa vie, ses espoirs et ses désespoirs, ce sera le cas désespéré de Gloria.
On ne peut s’empêcher de voir dans cette foule sur la scène, danseurs, musiciens et comédiens réunis, une métaphore de nos sociétés qui exaltent la compétitivité et abandonnent ceux que l’on juge non essentiels. Comme les artistes par exemple !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 5 avril au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris – 20h – Réservations : 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com
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