Décor blanc. Plateau de la grande scène du Palais des Papes, d’une blancheur immaculée. Pupitres blancs, tenues blanches des deux comédiennes, lumières blanches. Tout est si blanc que même les pierres ocres du Palais paraissent à leur façon imiter la blancheur. Sur le mur à jardin, dans un halo d’une lumière blanche créée par Vyara Stefanova, jouent les ombres portées de Hyeyoung Lee et d’Isabelle Huppert, tantôt distinctes tantôt confondues, silhouettes fantomatiques échappées du récit de Han Kang. Les deux comédiennes debout dans une simplicité hiératique lisent Oiseau, première partie du roman Impossibles adieux, de l’écrivaine sud-coréenne qui a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2024. Le coréen étant la langue invitée de l’édition des 80 ans du Festival.

Pourquoi tant de blanc ? Le blanc est aussi aveuglant que le noir, sauf qu’on n’y voit rien en y voyant clair – ce qui peut être le point de départ du travail littéraire. « Au début je crois voir des oiseaux. Des dizaines de milliers d’oiseaux blancs volant au fil de l’horizon. Mais ce ne sont pas des oiseaux. Un vent fort soufflant sur la mer lointaine vient de disperser les nuages lourds de neige. Pris dans les rayons du soleil les flocons de neige scintillent. La lumière, réfléchie sur la surface de la mer, se démultiplie, forgeant l’illusion d’une longue bande d’oiseaux d’un blanc éblouissant survolant la mer. » (Extrait d’Impossibles adieux). Les oiseaux font signe du côté de la neige et la neige va renvoyer à la mort. Risque de mort imminente d’un oiseau blanc abandonné, du fait d’un départ précipité à l’hôpital et qu’il faut sauver malgré la tempête de neige qui arrive. Mort ancienne, celle de dizaines de milliers de personnes lors du massacre de Jeju en 1948, cadavres ensevelis sous une neige masquant le visage sinistre de la guerre faite aux gens sans armes.

Comme le texte de Han Kang, la mise en scène de Julie Deliquet travaille la blancheur. Aux pupitres blancs comme des cannes d’aveugles, la lecture avance à pas de mots et de phrases, de modulation de tons aussi. Le français d’Isabelle et le coréen de Hyeyoung se relaient dans la voix qui emplit l’immense plaine colorée de la Cour d’Honneur. Sur la façade aux vingt fenêtres du mur de fond, des sur-titres blancs, en français ou en coréen, alternant selon la langue parlée. Ils sont accompagnés de ceux silencieux d’un anglais universel. Ainsi, l’humanité entière peut entendre la parole de deuil et de paix de Han Kang, accéder à la poésie blanche de son écriture simple comme un souffle animal d’être humain ou non humain, vivant parlant ou oiseau volant. Les deux lectrices sont dans le livre deux amies, Inseon et Gyeongha. Elles s’aiment et s’aident. L’une est blessée mais c’est à l’oiseau en détresse qu’elle pense et à qui elle envoie son amie pour le secourir. Une éthique du tiers s’esquisse à bas bruit dans les mots justes et simples du roman.

À un moment, les deux comédiennes échangent leur place. Il y a des places échangeables mais pas identiques, la victime devient bourreau, l’agresseur agressé, c’est ainsi dans le cycle infernal de la violence des humains. Mais, dans l’échange des lectrices sur la grande scène blanche, le changement de places instaure l’égalité du dire et de l’écoute. Dans la sonorité alternée des deux langues, se tisse une sororité salutaire, échange de confiance dans la différence.

La haine et les guerres pèsent lourd dans l’Histoire, elles plombent le présent et les générations de demain. Que pèse l’amour ? Les paroles de paix ? Comment faire humanité ? Les vérités profondes sont si légères, volatiles, comment peuvent-elles atteindre tous les cœurs et remonter aux esprits ? Les plus légers des oiseaux volent, eux… Comment font-ils pour arriver à bon port ? Leurs os creux allègent leur squelette et les aide à le porter dans les airs… Comment faire voler les mots de la paix pour qu’ils franchissent toutes les frontières plus facilement ? Serait-ce par déplacement dialectique que le message passerait mieux ? En parlant de la blancheur du deuil qu’on fera regarder les couleurs de la gaîté, en parlant des morts qu’on fera préférer la vie, en disant la guerre qu’on fera désirer la paix ?

Des peines et des joies. Cette littérature est infinie et le théâtre l’incarnera longtemps encore, mais aucun doute que cette fois-là, Julie Deliquet a fait exister en ce lieu, symbole de la représentation dramatique qu’est la Cour d’Honneur, un moment unique et suspendu de l’écriture du monde.

Jean-Pierre Haddad

Festival d’Avignon 2026 – Cour d’Honneur du Palais des Papes, 84000 Avignon. Du 5 au 25 juillet 2026. Les 15 et 16 juillet à 22 h. (Durée 1h30).

Site officiel : https://festival-avignon.com/fr/edition-2026/programmation/oiseau-355347

Tournée : Seoul Performing Arts Festival – Séoul, République de Corée. Les 10 et 11 octobre 2026.

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