
Simon Abkarian clôt magnifiquement avec cet opus sa trilogie, consacrée aux retrouvailles d’Hélène et Ménélas après la guerre de Troie, qu’il a écrite et mise en scène. Qu’ont-ils pu se dire alors que Troie, perle de l’Orient n’est plus que ruine où le sang coule dans les rues et où le silence a remplacé les bruits du combat, les gémissements des mourants et les cris des femmes violées. Qu’avait à dire Ménélas, qu’Hélène avait quitté pour suivre Pâris à Troie déclenchant cette guerre de Troie si longue et si meurtrière que les Grecs lui reprochent désormais ? Qu’avait à dire celle que l’on décrivait comme la plus belle femme du monde et que les Grecs désormais traitent de putain ?
C’est dans cette nuit de fin de bataille que Simon Abkarian orchestre la rencontre des deux époux, dans un très beau texte lyrique, sensuel, féroce et tragique. Sur le plateau entièrement inondé de bleu, Ménélas vêtu de noir s’avance au milieu des dernières tueries, lent, hiératique, épée à la main bien décidé à tuer celle qui l’a trahi et humilié. Lorsqu’il sort, Hélène s’avance à son tour vêtue de noir, jambes et pieds nus. Désespérée, elle dit la culpabilité qui la ronge mais porte aussi le message d’Aphrodite qui lui dit qu’elle n’est pas coupable, qu’elle a seulement aimé. Quand ils se retrouveront, il aura les yeux bandés, se prétendra serviteur de Ménélas et Hélène ne sera plus la victime du drame. Vêtue comme une reine, celle dont on a tant parlé est prête à parler à son tour. Elle l’interroge sur le sort des femmes de Troie, découvre la cruauté des Grecs et dit sa vérité. Pâris ne l’a pas enlevée, elle est partie séduite par son sourire alors que le pouvoir avait fait perdre à Ménélas le regard pour lequel autrefois elle l’avait choisi parmi la trentaine de prétendants qui la convoitaient. Reste-t-il quelque chose de leur amour ? Délaissant le couteau, dans la solitude du palais ils vont parler pour le découvrir. Il ne lui épargne rien de la mort de Pâris et à son tour elle va lui tordre le cœur, en lui racontant sa dernière nuit passionnée avec son amant. Maintenant que les choses sont dites ils peuvent tenter de se reconnaître.
Dans l’immensité du plateau vide, occupé seulement par une table rouge, le banc qui l’entoure et une lampe à huile posée à terre, la lumière (superbe travail de Jean-Michel Bauer) envahit le sol et les murs, passant du bleu de la nuit à la clarté de l’aube et sculptant les deux personnages qui s’affrontent. Deux musiciens kurdes ouvrent des espaces au sein du récit. La voix magnifique d’ Eylül Nazlier, accompagnée au saz par Ruşan Filiztek, prolonge la tragédie en nous entraînant au-delà des mots.
Simon Abkarian incarne Ménélas. Un peu trop hiératique, il se déplace ou danse lentement, comme celui qui vient de prendre conscience des conséquences de la guerre qu’il a provoquée et qui a entendu Hélène. Sa beauté l’a fait renoncer à la tuer dit la mythologie, mais ici ce sont ses paroles qui l’ont conduit à se demander si leurs âmes pouvaient encore se reconnaître. Marie-Sophie Ferdane est une Hélène majestueuse et dramatique, tour à tour désespérée ou révoltée, digne et apaisée enfin. Elle est sublime.
Peut-être leurs âmes se reconnaîtront-elles loin des horreurs de la guerre , mais quand ils s’éloignent, on sait que leur souvenir restera imprimé dans nos esprits?
Micheline Rousselet
Jusqu’au 2 février au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92022 Nanterre – du mercredi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 46 14 70 00 ou nanterre-amandiers.com – Tournée : le 8 avril au théâtre de Villefranche-sur-Saône du 21 au 23 mai à la Maison de la Culture d’Amiens
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