Vienne 1995 : trois femmes se retrouvent, trois championnes de natation du Club Hakoah qui ont dû fuir l’Autriche cinquante-neuf ans auparavant. Juives, elles avaient refusé de participer sous la bannière allemande aux Jeux Olympiques de 1936 et ont été destituées de tous leurs titres. Elles le disent clairement, elles n’ont pas émigré, on les a mises dehors et elles reviennent invitées par la ville de Vienne. Rachel revient de New-York pour la restitution de ses médailles, Hannah de Buenos-Aires veut en plus voter et que son vote compte et Esther arrive de Jérusalem pour renouer avec son histoire et la transmettre.

Dans le cabaret L’Enfer où elles se retrouvent sous le regard bienveillant de Lust, le maître d’hôtel, elles vont, coupe de champagne à la main, partager leurs souvenirs, évoquer leur jeunesse et leurs exploits sportifs, le souvenir de Max, leur entraîneur qui a organisé leur fuite, les amis qui se sont révélés nazis ou ont fini assassinés. Avec humour elles disent aussi les difficultés de l’exil quand la nostalgie du pays natal, de sa langue, de sa cuisine, « ce passage secret vers un monde perdu » dit l’une d’elles, vous saisit. Elles récupéreront leurs médailles. La cérémonie n’aura pas la grandeur espérée mais elles ont renoué le fil avec leur passé.

Pour cette pièce, l’autrice et metteuse en scène, Lisa Wurmser, s’est inspirée d’une histoire vraie. Ces femmes ne sont pas dans la plainte. Si elles parlent de l’injustice qu’elles ont subie, du « peintre en bâtiment », comme elles appellent Hitler, qui a entraîné leur pays dans les filets du nazisme, elles restent des combattantes comme elles l’ont été pour remporter leurs victoires et pour résister à l’injonction d’aller aux jeux de Munich. Elles parlent aussi des années qui passent, de leur corps qui vieillit et ironisent sur les gâteaux qui n’ont plus le goût d’avant. Elles sont drôles autant qu’émouvantes et le vieux maître d’hôtel tout en leur servant champagne et gâteaux est à l’unisson. De vieilles photos en noir et blanc et un extrait de film, auquel la projection sur un rideau donne le tremblé d’une image vieillie que l’on regarde le regard noyé de larmes, nous ramènent au passé, tout comme leurs récits à la fois sensibles et truculents. S’y mêlent des chansons, celles du passé en allemand ou en yiddish, mais aussi celles de l’exil en anglais et en espagnol accompagnées de quelques pas de danse.

Francine Bergé, Bernadette Le Saché et Flore Lefebvre des Noëttes font vivre ces trois femmes, leurs souvenirs se mêlent aux confidences sur leurs vies après l’exil. Francine Bergé est Rachel, élégante, à la pointe de la mode se vantant d’avoir conservé sa ligne, Bernadette Le Saché a vécu, aimé, connu des galères à Buenos Aires et a perdu sa sveltesse de nageuse. Flore Lefebvre des Noëttes est partie en Israël et n’a jamais pu oublier le souvenir de sa sœur arrêtée au cabaret où elle chantait. Elles s’étreignent, se racontent, chantent et dansent. Elles sont fortes, pleines d’humour et vraies. Nicolas Struve est magnifique dans le rôle de Lust le maître d’hôtel, qui répète qu’il ne fait pas de politique, mais dévoile peu à peu une personnalité plus complexe que celle que l’on imaginait au début.

Tandis que les frontières se referment aujourd’hui en Europe devant des femmes et des hommes persécutés dans leur pays, cette pièce forte, avec des comédiennes et un comédien magnifiques, vient nous mettre en garde et nous inciter à résister.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 31 mai au Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris – du jeudi au samedi à 19h, les dimanches à 17h – Réservations : 01 42 93 13 04 ou www.studiohebertot.com – Tournée : le 15 novembre au Théâtre Roger Lafaille à Chennevières-sur-Marne

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