
En s’inspirant de leur biographie intime et du recueil d’autres récits familiaux, Marie Dompnier (écriture), Jan Peters (écriture et mise en scène) et Benoît Delbecq (musicien) de La Compagnie Buissonnière ont écrit, mis en scène et en musique un spectacle qui croise leurs arts respectifs. Bertrand ,tout occupé aux réglages de son piano, nous apprend que le jour du décès de leur grand-mère, celle qu’avec sa soeur Mathilde ils croyaient morte depuis longtemps, était en réalité bien vivante mais enfermée depuis plus de trente ans en hôpital psychiatrique. Mathilde débarque avec tous ses cartons et bagages chez son frère à qui elle fait moulte recommandations pour ses plantes et ses oiseaux. On sent une certaine gêne dès le debut de cette rencontre. Bertrand est comme paralysé par cette intrusion et Mathilde meuble leurs (non) échanges de début par un déversement de paroles futiles. Bientôt elle veut en savoir plus sur cette face cachée de leur vie familiale. Bertrand ne veut pas en entendre parler et ne semble pouvoir s’exprimer sur cette question qu’à travers ses compositions pianistiques.
Au cours de ce dialogue et de ces questionnements, trois générations de femmes vont apparaître excellemment jouées par Marie Dompnier. Changeant d’habits, de coiffure ou de gestuelle, elle incarne aussi bien la petite fille perdue qui veut s’évader mais aussi combler ce trou de mémoire que la mère névrosée qui ne supporte pas les tendances dépressives de sa fille et la grand-mère qui nous apparaît à travers une interwiew d’un certain Jacques (Chancel?). On se demande si l’apparition de cette femme corsetée (costumes de Brigitte Faur-Perdigou des années cinquante) n’est pas le produit d’un fantasme de Mathilde et si les propos qu’elle lui prête ont été réels ou si c’est le résultat de la construction de l’image qu’elle s’en est faite.
Nous suivons ainsi trois générations de femmes sur un siècle dont la condition a été boulversée. L’évolution de la place des femmes dans la société, leur émancipation et la question du féminisme nous sont relatées adoitement dans le récit de ces trois femmes. À travers les témoignages que nous en fait Mathilde en les incarnant se pose en même temps la question de l’héritage et de la filiation. Ce qui est légué, ce que l’on a subi et ce à quoi on voudrait échapper en s’en émancipant. Les trois personnages féminins parlent d’elles, entre elles malgré le silence qui leur fut imposé. Bertrand n’ignore rien de ces non-dits et du malaise qui envahit sa soeur et qui malgré son silence le pénètrent également et c’est ce que sa musique nous révèle comme paroles refoulées.
La scénographie de François Gauthier-Lafaye offre un décor qui évoque à la fois l’appartement de Bertrand, le salon de la mère et l’epace d’interwiew de la grand mère au fond duquel se dressent de grands rideaux blancs évocation du milieu (in)hospitalier. Les murs gris percés d’une baie (fenêtre de l’appartement ou vitre de studio?) comme un trou dans leur histoire familiale et la lumière de Fabrice Ollivier nous plongent dans un espace un peu oppressant dans lequel la parole tente de se libérer de ce secret étouffant.
Le thème proposé est passionnant mais on aurait aimé que les relations entre les trois soient développées. Les comédiens sont justes dans leurs rôles. Un moment de réflexion de cette sombre histoire cachée non dénuée d’humour cependant ce qui permet quelques respirations .
Frédérique Moujart
Jusqu’au 13 mars, les lundis et vendredis à 19h et le samedi à 16h30 – Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris 20ème – Réservations : 01 83 75 55 70 ou info@lesplateauxsauvages.fr
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