Peut-on penser la pensée ? Pas comme un objet, mais comme le mouvement incessant qu’elle est, comme un pensement, disait-on au Moyen Âge et toujours actuellement en espagnol, pensamiento et en portugais, pensamento ? On peut toujours essayer, à condition de creuser ! Mais, si on creuse on fait un trou qui risque de vider la pensée… Cela dit, si on creuse, c’est qu’il y a matière à creuser, sinon on risque la pensée creuse ! Cependant, plus on creuse, plus on fait un tas à côté du trou, un tas pas moins opaque ! Ces impasses ou paradoxes ne peuvent arrêter Kristina Chaumont, au contraire ! La metteuse en scène et comédienne n’a peur de rien sur scène et sait y prendre tous les risques, comme dans sa précédente création, La tête loin des épaules, où elle traitait avec brio de la maladie mentale de sa mère diagnostiquée quand Kristina avait 6 ans et avec laquelle, bien qu’enfant, elle a su vivre, jouer et déjouer les défiances.
C’est un enjeu contemporain que de redonner sa dimension physique, affective et interactive à la pensée, bien que la chose fût déjà posée par Spinoza et plus tard reprise par Nietzsche. Mais nous étions encombrés d’un grossier cartésianisme et il a fallu attendre Gilles Deleuze et quelques autres pour dire la modernité de ces deux penseurs hors normes.
Quoi de plus sensibles et physiques que les souvenirs, leurs évènements entrent en nous par nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre langue, notre peau et deviennent des pensées stockées et pouvant se réactiver à tout moment ou pas. La mémoire, voilà l’encrage de Ma pensée creuse qui tente d’en creuser les mécanismes neurologiques comme les défaillances conscientes ; par exemple, quand il nous arrive lors d’une rencontre d’oublier presque tout ce que nous a dit une connaissance la veille, y compris les échéances importantes la concernant ! Bien sûr, la mémoire peut nous réserver de belles surprises voire nous sauver la mise, comme dans le cas de cette pianiste qui s’étant trompée dans la préparation d’un concert, s’en rend compte avec panique durant l’ouverture de la symphonie de Mozart qu’elle doit interpréter, et qui s’aperçoit, au moment d’entamer la partition, que ses doigts et son cerveau se mettent à jouer à la perfection le programme non révisé mais appris des années auparavant ! Le spectacle creuse tout cela comme une étude qui se veut savante mais menée avec pas mal d’humour et une belle palette d’émotions. Le contexte est celui d’une expérimentation scientifique se proposant une éthologie de la pensée dans le cadre d’un « Laboratoire de pensement théâtral » comme l’annonce l’enseigne de néons qui surplombe le plateau. Le pensement, ce n’est pas pour panser une mémoire blessée, mais pour nous inviter à prendre le temps de penser à la pensée…
Deux cobayes très actifs, Kristina elle-même et Loïc Renard, acteur doué pour le comique, sont mis à l’épreuve sur un carré blanc avec justes quelques accessoires, comme une planche sur tréteaux ou une poubelle métallique avec couvercle… La chercheuse en littérature, Cécile Raulet-Descombey, qui a co-écrit le texte avec Kristina Chaumont, est en dehors du terrain d’expérimentation, installée à un bureau qui semble soutenu par des piles de livres. Inscrite dans ce dispositif scénographique très habile de Camille Lemonnier, l’expérience commence avec pour seul protocole : penser à voix haute et de ne pas sortir de la zone blanche d’expérimentation. Comme nous sommes au théâtre, la première règle va de soi et la seconde va nécessairement être transgressée tel un ressort dramatique. L’expérience va gagner l’expérimentatrice et les cobayes vont attirer la chercheuse dans les accélérations ou les sorties de route du véhicule affectif ou mnésique d’une pensée en acte et en puissance : ce qui panse la pensée, c’est de penser davantage ! Mais le pensement a un mouvement brownien qui emporte tout sur son passage : de sujets, les cobayes deviennent joueurs ou jouets, et s’en amusent !
Tout s’affole. Or, le théâtre de Kritina Chaumont n’est pas fait pour « calmer le jeu », bien au contraire, il s’agit de pousser le propos au maximum de sa logique, jusqu’à l’illogique ; de mettre en crise une question et de faire grossir la crise jusqu’à son paroxysme qui devient cathartique, libératoire – et ça marche ! Le jeu déborde de la scène et emporte la salle qui prend part à un pensement collectif erratique et ludique. À mesure que l’expérience avance en imposant son rythme fou et ses directions éclatées, un joyeux chaos poétique s’empare du plateau. Le lab-oratoire tombe en lambeaux et tourne à la foire. Mais tout le théâtre, salle et scène désormais sans frontière, devient le lieu et le moment d’une grande rencontre amicale et conviviale.
Un creusement qui nous remplit de la joie de penser assemblés !
Jean-Pierre Haddad
Théâtre de la Joliette, 2 place Henri Verneuil, 13002 Marseille. Du 30 septembre au 3 octobre 2026.
Information et réservation : https://www.theatrejoliette.fr/programmation/26-27/ma-pensee-creuse
Autre date : Théâtre des Halles, rue du Roi René 84000 Avignon, Jeudi 15 octobre à 20h.
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