Jean Bellorini met en scène le court récit d’Éric Vuillard, Prix Goncourt 2017. Il respecte l’œuvre et sa construction en courts chapitres, suivant l’Histoire de l’Allemagne de 1933 à 1938, où des petits événements, dont on n’a pas voulu ou su mesurer la portée, des petites causes et des loupés ont conduit à la guerre. Se succéderont :

  • La rencontre avec Goering et Hitler, le 20 février 1933, des magnats de l’industrie allemande qui acceptent, sans sourciller, de « passer à la caisse » pour aider le parti nazi à gagner les élections
  • La visite en Allemagne de Lord Halifax, enfermé dans sa position d’aristocrate méprisant la racaille que sont pour lui Hitler et sa clique, refusant de voir ce qui pourtant crève les yeux, la volonté d’expansion d’Hitler, l’élimination de toute opposition, les lois raciales, les camps …
  • Le voyage du Chancelier d’Autriche Schuschnigg à Berchtesgaden, où Hitler l’insulte et le manipule pour l’obliger à signer un accord, un ultimatum plutôt, qui donne aux Nazis tous les pouvoirs en Autriche
  • Un déjeuner d’adieu à Downing Street où Ribbentrop et son épouse papotent indéfiniment avec un Lord Chamberlain, trop entravé par ses habitudes de politesse pour le congédier, alors que l’armée allemande est entrée en Autriche
  • L’embouteillage de panzers qui retarde Hitler dans son entrée à Vienne
  • La guerre de l’information avec la propagande bien organisée de Goebbels et le monde qui cède au bluff de la blitzkrieg
  • Un dernier dîner chez les Krupp où l’on voit que la guerre a été très rentable, avec le travail forcé des Juifs et des prisonniers, pour des conglomérats toujours existants.

Sur ce texte le travail de mise en scène de Jean Bellorini est d’une intelligence et d’une puissance visuelle remarquables. Trois acteurs (Laurent Stocker, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty) et une actrice, Julie Sicard portent le texte sans se voir assigner un personnage. Ce qui compte c’est l’histoire qu’ils nous racontent et peu importe qui, de façon éphémère, va incarner tel ou tel personnage ou faire vivre une situation particulière.

Jean Bellorini a mis en place des dispositifs scéniques propres à cet univers où les non-dits, les mensonges, les vociférations ou les silences ont trompé un monde qui a glissé rapidement vers l’abîme. Une grande paroi mobile en verre occupe le fond du plateau, créant des apparitions en trompe l’œil, nous perdant dans des détails, les vingt-quatre paires de chaussures des magnats de l’industrie, ou inversant les échelles avec ces Nazis, tête en l’air ou tête en bas, grimpant sur un mur pour tenter d’apercevoir le Führer. Dans ce même esprit, les comédiens utilisent parfois des masques (très beau travail de Cécile Kretschmar), des grosses têtes de carnaval à certains moments pour Hitler ou Goering menaçants, des masques plus fins pour les magnats de l’industrie et les Nazis y compris Hitler et ses Ministres les rendant interchangeables. Comme toujours il insère dans cette histoire tragique des moments où la musique (violon, piano, violoncelle enregistrés et sur scène percussions et chant) offre un moment de respiration, et des séquences où l’on frôle le burlesque.

On ne peut s’empêcher, comme l’auteur et Jean Bellorini de penser aux échos contemporains de ce texte. Le culot, le mensonge, le mépris des règles sont toujours à l’œuvre et l’on dérive vers un monde effrayant. Répétition de l’histoire ? Écoutons la conclusion du récit « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière dans un mélange de ridicule et d’effroi »

      Micheline Rousselet

          Jusqu’au 3 mai au Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris – les mardis à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, les dimanches à 15h – Relâches les 4 et 5 avril

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