La jeune et talentueuse autrice, Tiphaine Raffier s’intéresse aux questions morales et a souvent frôlé celle de la mort. Dès sa première création France Fantôme elle s’intéressait à la volonté des survivants de garder la mémoire de leurs morts et à la marchandisation de leurs souvenirs. Dans La réponse des hommes c’était la question du bien, du juste et de la compassion qui était en jeu. À l’heure où on tente de légiférer, avec difficultés, sur la fin de vie, c’est sur ce sujet difficile que nous entraîne l’autrice et metteuse en scène.
Dans une grande maison vitrée, dans un village éloigné de tout, une fratrie est réunie autour de Laure, leur sœur. Cette ancienne professeure, en train de mourir d’un cancer très douloureux, a exprimé le souhait de mourir chez elle, entourée de ses frères et de sa sœur. La vie s’organise autour de la mourante, chacun arrivant avec ses angoisses et ses façons de surmonter les difficultés. Suzanne s’accroche aux besoins élémentaires, il faut réussir à faire manger Laure et résoudre le problème de la toilette. Soren est obsédé par ce que prévoit la loi, par les souhaits exprimés par Laure concernant sa fin de vie et veut lui lire La montagne magique de Thomas Mann. Simon a du mal à gérer ses angoisses, il a peut-être le même mal que sa sœur, mais refuse de se faire tester. On suit donc la progression de la maladie de Laure, son pied dévoré et sanguinolent, ses cris de douleur quand ses frères et sœurs tentent de mieux l’installer, ses fausses routes, sa poche dont l’odeur rappelle à la fratrie qu’il faut la vider. On assiste aux discussions avec le médecin référent, qui explique qu’on peut tenter de soulager la souffrance mais pas abréger la vie, et avec l’infirmière, qui essaie de calmer la fratrie au bord de l’explosion face à la souffrance de leur sœur qu’ils n’arrivent pas à soulager.
Les comédiens sont tous excellents. Édith Mérieau est une Laure dont le monologue final est bouleversant, Thomas Gonzalez est Soren le frère aîné rigide qui veut faire les choses bien, Adrien Rouyard est le cadet hésitant et Catherine Mestoussis, la sœur maternante qui apporte des moments drôles car, même dans le tragique, il y en a.
Ce que nous montre Tiphaine Raffier est courageux. Elle ose le réalisme le plus cru, d’autant qu’en digne ancienne complice de Julien Gosselin, elle fait appel à la vidéo. Sur le toit de la maison un écran permet de projeter les images captées sur le plateau par une caméra, détail du corps souffrant, des visages angoissés des frères et sœurs, fausses routes où Laure s’étouffe. Peut-être pour s’éloigner de ce réalisme cru et dur, Tiphaine Raffier dérive de temps à autre vers une allégorie mythologique autour des chimères qui ornent la fontaine du village, ces êtres hybrides, des faux auxquels on s’accroche, évoquant ainsi la malade, plus tout à fait vivante et pas tout à fait morte. Elle fait aussi intervenir d’autres personnages, entre autres un couple de retraités qui a fourni à Laure un médicament pour mourir et surtout un personnage dont on ne voit pas bien l’intérêt, sinon de montrer que la mort est toujours scrutée, une voisine italienne en burn-out. C’est dommage car cela rallonge trop la pièce alors que le monologue final de Laure qui dénoue ses vêtements un à un, semblant se libérer de toutes les injonctions est magnifique. La maison s’est ouverte, se vide, en dépit des objurgations de Suzanne, et le battement qui emplissait l’espace sonore cesse comme un cœur qui s’arrête.
Il fallait du courage pour aborder au théâtre ce sujet difficile et Tiphaine Raffier réussit ici une création bouleversante.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 10 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso – du mercredi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le dimanche à 15h – Réservations : nanterre-amandiers.com ou 01 46 14 70 00
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