Avec sa première pièce et sa première mise en scène, Delphine Théodore frappe fort et se hisse à la hauteur des grands. Elle écrit un conte des temps modernes pour adultes et adolescents qui fait penser à la réécriture des contes de Joël Pommerat et notamment à celui du Petit Chaperon rouge. Avec la Compagnie du Berceau qu’elle a créée en 2023, elle veut faire la part belle à l’imaginaire et à la poésie afin d’explorer les méandres des inconscients. La pièce commence avec la belle voix posée, enveloppante, de conteur de Mathieu Amalric qui nous plonge dans l’univers du conte : Il était une fois une petite fille très gâtée par sa grand-mère qui lui transmettait même ses idées inquiètes. Cette voix reviendra à plusieurs reprises nous accompagnant dans ce voyage de la petite fille vers l’âge adulte.

Delphine Théodore dissèque avec une grande précision les mécanismes d’emprise à l’intérieur de la famille à travers les relations de trois femmes : la grand-mère, la mère et la petite fille. La grand-mère trône dans son immense lit aux draps blancs et exerce son pouvoir sur sa petite fille et sur sa fille. Toutes ses paroles, même apparemment les plus bienveillantes, sont à double tranchant. Elle inquiète sa petite fille qui l’adore en lui confiant le mystère des petites bêtes qui dévorent les corps après la mort. Elle tyrannise sa fille qui lui est totalement dévouée, cherche sans cesse à lui plaire et à combler tous ses désirs. Delphine Théodore fait surgir avec une grande précision le mécanisme de l’emprise sous couvert d’amour qui emprisonne et empêche l’autre de vivre. La mère n’arrivera jamais à contenter sa propre mère, la grand-mère, qui l’humilie avec une grande violence. La petite fille, tiraillée entre sa grand-mère et sa mère, se fait toute petite et obéissante, s’invente des épreuves pour ne pas grandir car si elle reste une petite fille, sa grand-mère et sa mère ne mourront pas. Elle finit par ne plus sortir craignant le loup qui rode dans la forêt derrière la maison.

Les comédiennes sont remarquables. Claire Aveline joue une grand-mère toute puissante qui passe en un clin d’œil de la plus grande gentillesse à la cruauté la plus féroce. Impériale dans son lit dont elle ne sort pas, elle est impitoyable avec sa fille, la rabaissant sans cesse, l’humiliant, insensible aux efforts qu’elle fait pour lui plaire. Amandine Dewasmes interprète magnifiquement la mère attentionnée pour sa fille. Elle est un médecin, infatigable qui, face à sa propre mère, redevient une petite enfant obéissante qui se sacrifie. Louise Legendre est une petite fille d’une grande justesse. Elle adore sa grand-mère mais voit à quel point celle-ci humilie sa mère qui ne ressemble plus à la mère qu’elle connaît, sûre d’elle et adroite. La petite fille absorbe les angoisses de sa mère et de sa grand-mère s’empêchant de vivre jusqu’à sa rencontre avec le loup qui va lui apprendre à dire NON.

Comme le souhaite Delphine Théodore, l’autrice et metteuse en scène, la beauté apparente des éléments de mise en scène participent de la toxicité du système dans lequel s’emprisonnent les personnages. Les répétitions d’actions de la mère et la petite fille, mécanique parfaitement chorégraphiée, traduisant leurs angoisses et leurs névroses dues à leur amour inconditionnel. La scénographie de James Brandily et les lumières de Pascal Noël sous des aspects réalistes ou oniriques font ressortir toute la violence des rapports familiaux. La vieille machine à coudre Singer et le mannequin de bois dans la chambre symbolisent la tyrannie de la grand-mère qui oblige sa fille à fabriquer un manteau pour la petite fille. La forêt imposante qui apparaît en transparence en fond de scène est l’espace inquiétant et dangereux qui pénètre petit à petit dans l’espace intime et oblige la petite fille guidée par le loup à accepter de grandir et de s’opposer à sa mère. Le loup, superbe marionnette manipulée par Delphine Théodore, apparaît dans les rêves de la petite fille et l’accompagne dans la forêt lui évitant finalement sa perte. Il est à la fois sujet d’inquiétude et d’attirance comme la forêt dans laquelle il ne faut pas pénétrer au risque de se perdre.Mais vaincre ses peurs et braver l’interdit, c’est aussi se libérer. La dernière scène au cimetière laisse la grand-mère à ses petites bêtes et permet à sa petite fille de prendre le chemin de la liberté retrouvée.

Un très beau conte sur l’emprise à travers les relations de trois femmes mais aussi sur le fonctionnement de l’emprise dans les relations quelles qu’elles soient : familiales, amoureuses, professionnelles… On attend avec impatience les deux prochains spectacles de Delphine Théodore qui traiteront de l’emprise

Frédérique Moujart

Jusqu’au 24 janvier du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h – Théâtre 13 Site Bibliothèque, 30 rue du Chevaleret, Paris 13ème – Réservations : 01 45 88 16 30 ou www.theatre13.com – les 29 et 30 janvier Grand R Scène nationale de La Roche-sur Yon

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