Au Théâtre du Petit Saint-Martin, Édith Proust propose « Les héros ne dorment jamais », une pièce qu’elle a conçue et mise en scène comme une relecture libre et malicieuse de l’histoire de Perceval le Gallois, tirée d’un roman écrit par Chrétien de Troyes au XIIème siècle.

Élevé par sa mère à l’écart du Monde, Perceval quitte à l’âge de 15 ans le  « jardin bien clos » de son enfance protégée pour rejoindre le roi Arthur, devenir un chevalier de la Table ronde et se mettre en quête du Saint Graal.

Le spectacle est découpé en trois chapitres. Le premier, qui est intitulé l’Effrayance, suit l’histoire de Perceval jusqu’à la rencontre du Graal. Le fond de la scène et le plateau lui-même sont de couleur blanche pour évoquer la pureté. Deux chevaliers (Edith Proust et Alain Lenglet) portent des armures intégrales étincelantes. Ils se montrent assez maladroits et leurs gestes sont peu assurés. Ils communiquent en déroulant des phylactères. Ainsi, quand ils rient, le phylactère indique « Hi ! Hi ! Hi ! » ou bien « Ha ! Ha ! ha ! ». Un magnétophone diffuse parfois des extraits du roman de Chrétien de Troyes (on reconnaît la voix de Denis Podalydès) mais aussi des bruits du monde environnant (le vent, les chants d’oiseaux) et de la musique (du Wagner par exemple). Dans le deuxième chapitre, La vaillance, les deux chevaliers quittent leurs armures et apparaissent en habits du Moyen-Âge très colorés mais assez fantaisistes qui les font ressembler à des clowns. Le magnétophone se détraque de temps en temps et fonctionne alors en boucle. Les deux clowns racontent les exploits des héros de leurs enfances, ceux de Thierry la Fronde par exemple, et feuillettent des magazines qui montrent des images de femmes, souvent nues, aux antipodes des canons du Moyen-Âge ! Le troisième chapitre est appelé La Petite Espérance. La bobine du magnétophone redémarre et le fil narratif reprend : Les clowns ont vieilli et sont catastrophés par ce qui se passe. Perceval erre à la recherche de quelque chose, ses actions se répètent en boucle. Soudain, on entend une voix de petite fille qui prend en charge le récit.

Contrairement à Eric Rohmer, qui a tourné en 1978 un film consacré à Perceval le Gallois, Edith Proust ne désire aucunement célébrer l’imaginaire chevaleresque du Moyen-Âge. Elle n’a pas souhaité non plus présenter au public une reconstitution fidèle d’un classique de la littérature française. Ayant développé un travail personnel sur le métier de clown avant d’entrer à la Comédie Française, elle a choisi de secouer le mythe arthurien des chevaliers de la Table ronde en misant sur l’insolence, l’humour et les clowneries. Son travail est plus proche de celui qui existe dans « Sacré Graal », film des Monty Python sorti en 1975, que d’une lecture fidèle de l’œuvre de Chrétien de Troyes. Le pari (réussi !) pouvait sembler risqué car la légende arthurienne traîne avec elle tout un appareil de grandeur, de solennité, de gestes héroïques et de destin.

Les choix d’Edith Proust font apparaître Perceval comme un être fragile, souvent maladroit, parfois ridicule. Elle fait descendre le héros de son piédestal mais lui rend sa vérité humaine. Sa quête du Graal n’est pas figée dans une image d’Épinal  et peut redevenir une aventure de théâtre, c’est-à-dire une expérience de présence, de rythme et d’invention. Le spectacle d’Edith Proust nous rappelle que les héros ne dorment peut-être jamais parce qu’ils sont nos fictions les plus tenaces et qu’il est bon, parfois, que le théâtre vienne troubler leur sommeil.

Michel Rousselet

Jusqu’au 10 mai au théâtre du Petit Saint, 17 rue René Boulanger, 750010 Paris – du mercredi au samedi à 19 h, le dimanche à 17h30 – Réservations 01 44 58 15 15

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