L’histoire de Perséphone, enlevée par le Dieu des Enfers Hadès, que sa mère Déméter cherche éperdument sur terre et sur mer est un des plus anciens de l’Antiquité. Pauline Sales, artiste associée à la Scène nationale du Mans, propose une réécriture contemporaine de ce mythe, très connu dans l’Antiquité puisqu’il a donné lieu à des festivités, les Mystères d’Éleusis, mais qui s’est ensuite un peu perdu. Pourtant on y trouve nombre de sujets qui nous occupent aujourd’hui. Le viol, car Perséphone est née du viol de Déméter par Zeus, son frère ; l’inceste, puisque Hadès, qui enlève Perséphone, est aussi le frère de Zeus ; l’oppression masculine ; la force des liens qui nous lie à notre famille et l’amour maternel avec ses ambiguïtés. Déméter refuse la disparition de sa fille, la cherche tout au long de sa vie mais est aussi celle qui refuse de lâcher prise, qui ne peut accepter que sa fille ait ses propres rêves, qu’elle suive sa propre route loin d’elle. Le long périple de Déméter l’amène aux portes de la mort, mais une déesse peut-elle mourir ?

Ces thèmes Pauline Sales, à la fois autrice et metteuse en scène, va les moderniser avec humour. C’est dans la tente où elle campe avec ses amies que Korê-Perséphone se fait enlever par Marc (Hadès) prétextant une panne de voiture. Aux enfers, elle refuse « l’eau, le vin et le pepsi ». Pour écrire à sa mère, elle réclame à Hadès des feutres, trace des bâtonnets pour compter les jours et dessine des cœurs avant sa signature. On pense bien sûr aux récits qu’ont faits des adolescentes victimes d’enlèvement. On pense aussi au dérèglement climatique lorsque Déméter, en proie à la douleur laisse les récoltes périr mettant en danger la vie des humains. L’humour ne nuit pas à la prise de conscience et l’autrice en use habilement. Ainsi lorsque Zeus s’efforce de trouver un compromis en obtenant de Déméter qu’elle laisse Perséphone retourner aux Enfers auprès d’Hadès trois mois dans l’année, les mois d’hiver où la nature se reposera, il lui dit « prends ça comme une garde alternée » et aussi « la double résidence, c’est normal avec le télétravail ». Quant à Hécate vieillie, elle se plaint de ses lunettes cassées et des appareils auditifs qu’elle a oublié de recharger. Le rire est là, l’émotion aussi dans la douceur des caresses et des mots des retrouvailles mère-fille et devant l’inquiétude de Déméter au seuil de la mort, même si c’est sa fille, qui s’est habituée à prendre soin des morts, qui l’accueille.

L’univers esthétique choisi par la metteuse en scène joue avec les anachronismes, mêlant l’antique et le contemporain, et brouille les frontières entre réalisme et magie. On passe d’un univers solaire, où Poséidon et Zeus flirtent avec Déméter, à la noirceur des enfers, où règne Hadès. Les musiciens et musiciennes sur scène (Mélissa Acchiardi, Antoine Courvoisier, Nicolas Frache et Aëla Gourvennec) sont des témoins actifs des scènes qui se jouent sous nos yeux. On passe du texte à une sorte de comédie musicale à la Jacques Demy avec des chansons (chanson du départ, chanson pour l’accouchement, chanson pour la disparue, chanson des saisons, de la fin de tout) qui se font arrêt sur image ou font avancer le récit. Les comédiens et comédiennes ont l’énergie, l’humour, la sensibilité de leurs personnages. Ils en jouent souvent plusieurs. Clémentine Allain est une Déméter adulte que sa douleur n’empêche pas de chercher inlassablement sa fille et de tenir tête aux Dieux mâles de la famille, Elizabeth Mazev passe de Déméter âgée à Hécate ou Baubo avec humour, Anthony Poupard est à la fois le contemporain Iannis et les deux frères incestueux, Zeus et Hadès. Enfin il faut souligner la performance de Claude Lastère. Iel incarne avec sensibilité la dualité de Korê-Perséphone.

La force du mythe redécouverte.

Micheline Rousselet

Spectacle vu à L’Espal -Scène Nationale du Mans le 5 novembre – les 14 et 15 novembre à La Halle aux grains, Scène Nationale de Blois, du 20 novembre au 1er décembre au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, le 17 décembre à l’Espace Marcel Carné de Saint-Michel-sur-Orge, le 19 décembre Théâtre Jacques Carat de Cachan, d’autres dates et lieux en 2025

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