En 1947, Louis Jouvet présentait au Théâtre de l’Athénée Les Bonnes, une pièce d’un jeune auteur à la réputation sulfureuse, Jean Genet. Clément Hervieu-Léger, actuel directeur de la Comédie Française, a eu la bonne idée de confier la pièce à la metteuse en scène et dramaturge Carme Portaceli, actuellement directrice du Théâtre National de Catalogne. La Salle Richelieu étant encore en travaux, la pièce est présentée dans le lieu même où elle fut créée il y a près de trente ans.
La pièce renvoie, bien que Genet s’en soit défendu, à l’affaire des sœurs Papin, deux domestiques qui, en 1933, avaient assassiné dans des conditions horribles leur patronne et sa fille. Dans la pièce de Jean Genet, Claire et sa sœur Solange sont employées de maison. Quand leur patronne est absente, elles se livrent à une cérémonie. Claire joue à être « Madame », emprunte ses habits, son allure et prend le ton condescendant de Madame envers Solange. Elles ont réglé le réveil sur l’heure du retour de Madame. Celle-ci revient inquiète de l’arrestation de son amant que les deux sœurs ont dénoncé. Sa libération met en danger les deux sœurs qui décident d’éliminer Madame en l’empoisonnant.
Carme Portaceli, qui s’est beaucoup attachée aux figures féminines dans ses créations, a été intéressée par cette histoire de haine de classe où les bonnes haïssent autant leur patronne qu’elles rêvent d’être à son image, riches, belles avec un amant à exhiber, un manteau de fourrure et des tenues luxueuses. Elles l’envient autant qu’elles la haïssent et sont prêtes à l’assassiner à la fin de leur « cérémonie » (titre du film de Claude Chabrol sur l’affaire des sœurs Papin). Carme Portaceli a choisi de placer la pièce non dans une chambre comme chez Genet mais dans ce lieu de l’intime qu’est une salle de bain. Celle-ci est bleue, moderne, luxueuse avec des moulures et un grand miroir. Les deux sœurs s’y livrent à leurs rituels et laissent s’exprimer leurs sentiments les plus forts : complicité mais aussi par moments haine, comme lorsque Solange plonge longuement la tête de sa sœur sous l’eau. Pour ancrer la pièce dans le présent, la metteuse en scène choisit de faire démarrer la pièce par le rap Promis à la victoire de Kerry James, qui emplit la salle comme un chant de révolte contre la place que la société assigne à certains, tandis que l’une des sœurs arrive les bras chargés de roses rouges qu’elle disperse à travers toute la salle de bain comme pour un enterrement. Les costumes racontent les différences sociales. Solange et Claire, quand elle est dans son rôle de domestique, portent des vêtements sobres et sombres qui les rendent interchangeables et sans relief. Madame est une bourgeoise d’aujourd’hui, jean chic, petite veste en fourrure, mais aussi tenues plus voyantes voire un peu vulgaires, boléro sexy de dentelle noire ou robe rouge, courte et collante.
Carme Porceli a souhaité que les trois comédiennes soient de la même génération. Madame a donc le même âge que ses domestiques, ce qui accentue l’importance exclusive de la distance de classe dans la pièce. Anna Cervinka, Madame, apparaît assez tardivement sur le plateau, envahissant l’espace devant les deux sœurs renvoyées brusquement à leur rôle de domestique. Elle virevolte, s’agite, parle sans prendre le temps de souffler, s’inquiète du sort de son amant emprisonné, distribue ses robes avant de les reprendre, comme une midinette, mais elle reste la patronne. Edith Proust et Élissa Alloula incarnent les deux sœurs. Vêtues en domestiques, elles nettoient la vitre de la douche avec des gestes identiques et saccadés. Quand Claire (Edith Proust) revêt la robe de Madame tout change, son allure, son ton. Elle rudoie sa sœur, la traite avec condescendance. On sent sa fascination pour son modèle. Élissa Alloula incarne Solange. Elle est plus trouble, se méfie, surveille sa sœur et veut aller au bout de cet assassinat tant rêvé. Toutes trois sont formidables et portent à l’incandescence ce texte fort et baroque, au point que certains critiques avaient critiqué Genet disant que des domestiques ne parlaient pas ainsi !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 25 octobre au Théâtre de l’Athénée, 4 square de l’Opéra Louis Jouvet, 75009 Paris – du mardi,au samedi à 20h30, le dimanche à 15h – Réservations : comedie-francaise.fr ou athenee-theatre.fr
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