Une histoire qu’on pourrait dire banale. Un couple se forme, une enfant naît, elle a un problème cardiaque que la chirurgie néonatale résout, mais ses parents ont eu très peur. Elle grandit aimée, entourée de parents qui la surprotègent un peu. Ils ont des amis qui se disputent un peu sur les questions politiques, elle a une amie que sa mère trouve un peu toxique. Elle grandit, fait quelques bêtises, s’émancipe, découvre que l’amour ça peut faire mal. Elle s’éloigne, elle vit.

L’enfance est au cœur du théâtre de David Lescot. Après sa magnifique trilogie, J’ai trop peur, J’ai trop d’amis, Je suis trop vert, il explore cette fois les relations entre un enfant et ses parents, les espoirs et les peurs de ces derniers et comment l’enfant trace son chemin. On observe la rencontre qui devient amour, la peur de devenir père, l’inquiétude à la naissance d’un enfant, l’émerveillement quand il fait ses premiers pas, dit ses premiers mots, l’angoisse des parents devant toutes les menaces qui pèsent sur lui, médicales, écologiques, économiques, sociales, culturelles, politiques, anthropologiques. Ce n’est pas pesant, c’est parfois un peu triste, comme ce père humilié devant sa fille car il ne peut pas payer deux repas sur l’autoroute des vacances, mais c’est parfois drôle, par exemple l’irruption d’infos à la radio parlant du cadmium, la visite des amis avec un enfant roi devenu un véritable tyran ou l’explosion d’une mère face à la police qui a menotté sa fille pour un vol à l’étalage. C’est toujours plein d’imagination et de poésie.

David Lescot choisit de faire de cette histoire une comédie musicale parlée. Il la place dans un décor simple et clair, avec quelques éléments mobiles que les interprètes remuent à vue, créant des marches où évolue le chœur, une table autour de laquelle se réunissent les amis, une chambre d’enfant et, plus surprenant, une piscine où Myrto et son amie s’élancent nageant la brasse sur une planche à roulettes ! En outre ces éléments deviennent des coulisses où les comédiens peuvent changer de costume au gré des personnages interprétés ou du temps qui passe.

Dans cette comédie musicale parlée, il y a de la musique instrumentale, le metteur en scène ayant choisi des comédiens et comédiennes qui sont aussi musiciens, mais la musicalité naît surtout du texte de David Lescot, le rythme des phrases, des mots répétés, des enchaînements rapides d’adjectifs. Ludmilla Dabo, avec sa voix ample, maîtrise à la perfection ce parlé-chanté en incarnant la mère, aimante, protectrice et déterminée. Antoine Sarrazin campe un père hésitant, à la situation sociale fragile, pas très impliqué dans les grandes décisions, mais capable de prendre sa guitare pour apaiser l’enfant. Enfin Sarah Brannens incarne l’enfant, Myrto. Elle est formidable aussi bien en bébé, vêtue d’une grenouillère rampant par terre en gazouillant ou faisant ses premiers pas hésitants, qu’en adolescente rebelle, bravache et insolente lors de l’examen de piano (que la comédienne joue fort bien par ailleurs) ou face à ses parents qu’elle envoie aux orties avec leur « monde pourri ». Autour de ces trois personnages principaux, un chœur (Pauline Collin, Mireille Kalfon, Yannick Morzelle et David Lescot).Il développe ou fait avancer l’action, la commente sur un rythme de slam ou prend en charge l’un des personnages.

Une histoire où la gravité flirte avec l’humour, une histoire d’aujourd’hui et de toujours, sublimée par ce parlé-chanté formidablement pris en charge par des comédiennes et comédiens parfaits.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 17 octobre au Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris – du lundi au samedi à 20h sauf le samedi 17 à 15h – Réservations : 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com

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