Lorsque Molière présente L’École des femmes en 1662, il sait que la pièce va faire scandale. Arnolphe, obnubilé par l’idée d’éviter à tout prix le risque d’être cocu un jour, a choisi une petite fille de quatre ans, l’a faite élever dans un couvent où on l’a laissée dans la plus grande ignorance. Il vient de l’en sortir pour user de ce qu’il considère comme son droit, l’épouser. Mais Agnès, tombée amoureuse d’un jeune blondin qui passait sous ses fenêtres, s’éveille à l’amour et va déjouer les visées de son mentor.
La pièce parle toujours au public d’aujourd’hui car le patriarcat est loin d’être mort et la propriété que les hommes s’accordent sur le corps des femmes est toujours d’actualité. Frédérique Lazarini, tout en gardant tout le côté comique de la pièce, s’est intéressée au sort de cette jeune fille enfermée, placée sous une surveillance continuelle par la jalousie maladive de son tuteur. Lucide, Agnès se plaint de l’ignorance où on l’a laissée, mais l’amour va lui permettre de trouver les ressources pour se construire sous les yeux de son jeune amoureux Horace au grand dépit de son mentor. La très belle idée de mise en scène a été de placer Agnès dans un grand cube de verre, offerte en permanence au regard de son vieux prétendant. De l’autre côté du plateau la demeure d’Arnolphe avec son grand écran de surveillance, où grâce à trois caméras placées dans la chambre d’Agnès, il peut la suivre en permanence et une porte blindée qui accentue le sentiment d’enfermement. Entre les deux espaces une allée avec une bande de pelouse et des arbres où Agnès et Arnolphe se promènent, où la conversation la fait apparaître comme l’innocente petite fille dont rêve Arnolphe (« le petit chat est mort ») mais laisse vite pointer quelques failles dans le rêve d’Arnolphe. Ce dispositif et l’usage de la vidéo qui suit Agnès, jusque dans des espaces que l’on ne voit pas dans sa chambre de verre, place le spectateur en position de témoin privilégié de la métamorphose d’Agnès.
Pour autant Frédérique Lazarini n’a pas abandonné les situations comiques. Équipés de combinaisons siglées « Surveillance » les deux valets Georgette et Alain sont chargés de contrôler les écrans. Dès que leur maître est absent, vautrés sur le canapé ils préfèrent regarder une série asiatique pour vite basculer sur l’écran de surveillance quand Arnolphe pointe son nez.
Les comédiens sont tout aussi remarquables que cette scénographie. La jeune comédienne québécoise Sara Montpetit incarne une Agnès à la naïveté enfantine qui dit tout à Arnolphe sur ce jeune homme dont il craint la présence et sur l’effet qu’il lui fait, met sa main devant sa bouche avant de timidement confesser ce que l’amour provoque dans son corps. Mais peu à peu elle comprend, elle apprend vite à argumenter. C’est d’un ton ferme qu’elle renvoie à Arnolphe qu’il n’a pas su se faire aimer, à la différence d’Horace à qui il a suffi de paraître. Elle incarne parfaitement cette chrysalide qui va fendre l’armure et mettre à terre Arnolphe. Avec Cédric Colas la metteuse en scène a eu l’habileté de ne pas faire d’Arnolphe le vieux barbon ridicule auquel on le cantonne trop souvent. C’est un homme dans la force de l’âge qui affirme « Je suis le maître obéissez … je vous épouse admirez ma bonté… c’est mon honneur que je vous abandonne ». Pitoyable quand il rit pour donner le change alors qu’il est au sommet du dépit, mais au bord de la violence pour défendre ce qu’il considère comme son bien aussi bien contre Horace que contre Agnès elle-même. Hugo Givort, aussi auteur de la vidéo, incarne un Horace follement amoureux, naïf lui aussi au point de mettre bien longtemps à comprendre qu’Arnolphe est l’obstacle à son amour. Guillaume Veyre incarne avec finesse Chrysalde l’ami qui tente de faire entendre raison à Arnolphe et défend un point de vue beaucoup plus modéré. Alain Cerrer et Emmanuelle Galabru sont très drôles en valets chargés de la surveillance d’Agnès. Alors que tous sont en costumes contemporains, Alain Cerrer arrive en costume Louis XIV pour jouer le rôle de deus-ex-machina, qui va permettre à la fin de remettre les pendules à l’heure. Tous peuvent alors danser pour fêter le triomphe de l’amour et de la jeunesse, tous … sauf Arnolphe qui se retrouve seul dans la chambre de verre où il croyait avoir pu se rendre maître d’Agnès.
Une grande réussite.
Micheline Rousselet
À partir du 23 février au Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris – le mardi à 20h, le mercredi et le samedi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi et le samedi à 20h30, le dimanche à 15h, relâche tous les lundis et les 10 mars et 10 et 17 avril – Réservations : 01 43 56 38 82 ou www.artistictheatre.com – En juillet au festival Off d’Avignon au Théâtre du Chêne Noir
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