Quand Ulysse reprend la mer pour rentrer à Ithaque après avoir vaincu Troyes par la ruse de son cheval piégé, il ne se doute pas que le périple va durer vingt ans. Mais au moins il rentre, lui. Il retrouvera sa terre natale. Les migrants qui quittent les guerres, les persécutions, la famine ou simplement un quotidien sans perspective, ne vont pas vers chez eux mais s’en éloignent. Ils laissent même beaucoup d’eux-mêmes derrière eux, proches et habitudes, paysages et cultures, statut social parfois et rêves d’un futur à leur image. Migrer, c’est perdre et parfois se perdre sur des routes inconnues, routes de terre ou d’eau, c’est avancer les yeux grands ouverts vers l’incertain, parfois la mort avant d’arriver et même sans elle, c’est entrer en deuil sans savoir si ou comment on en sortira.
En 2002, confronté à une sorte de basculement idéologique de la notion de migration dans celle de « délinquance » par les restrictions drastiques de l’octroi de papiers et titres de séjours par les autorités des pays d’arrivée, le psychiatre espagnol Joseba Achotegui donne un nom aux effets dépressifs de cette nouvelle situation imposée aux migrants : le syndrome d’Ulysse. On peut trouver la dénomination mal adaptée puisqu’Ulysse rentre chez lui alors que les migrants partent de chez eux, mais elle a au moins l’intérêt de ne pas trop « pathologiser » ce deuil de la migration en lui donnant un nom qui est aussi celui de la réparation et du retour, puisqu’une fois rentré, Ulysse se rétablit à Ithaque et y restaure son ordre. Une goutte d’espoir dans un océan de deuils – pluriel d’un deuil migratoire multiple.
Ali Babar Kenjah, chercheur indépendant originaire de La Martinique et inscrit dans le sillage de Césaire, Fanon et Glissant, et Serge Barbuscia, être de théâtre et âme du Balcon à Avignon, se rencontrent et confrontent leurs vécus respectifs, différents et si ressemblants. Entre voix et stylo, ils réalisent un texte commun ou quelque chose comme un texte – entre récit et poème. L’intime et le personnel rejoignent l’universel de milliers de personnes réelles et de personnages légendaires sortis de l’Odyssée d’Homère. Pour les deux compères, « l’eau d’ici » est celle de la Caraïbe qu’Ali Babar Kenjah partage avec le poète Derek Walcott, prix Nobel caribéen appelé au plateau par le texte ; celle aussi, de notre Méditerranée que Serge Barbuscia a en partage avec Ulysse.
Le dialogue entre le monde réel et l’imaginaire prend de la force et devient possible quand des personnages issus de la mythologie semblent nous parler comme des contemporains et inversement. Le voyage, la migration, le déracinement et la quête de soi, autant de sujets du spectacle musical qu’est le Syndrome d’Ulysse. Faisant écho à notre actualité chaotique et à un passé mythique, une création théâtrale qui marie l’ailleurs avec l’ici, l’hier avec aujourd’hui.
« Le Syndrome d’Ulysse travaille l’équilibre de ceux qui ont remis leur destin en allé aux oracles de la mer. Entre retour impossible et intégration inachevée, le malaise indicible des autres qu’une troupe bigarrée de théâtreux passionnés va entreprendre d’exposer sur scène. » dit l’un, Ali Babar Kenjah.
« Trois continents : l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, et c’est déjà un pied dans le « Tout monde », celui défendu par Édouard Glissant, et de cette question fondamentale : comment être soi sans se fermer à l’autre et comment s’ouvrir à l’autre sans se perdre soi-même. Ce « Syndrome d’Ulysse » exprimé et partagé sur plusieurs continents se serait-il pas au final un fragment de réponse ? » ajoute l’autre, Serge Barbuscia.
Sur scène, des couleurs, des chants, piano, percussions, expressions éclatées, disséminations joyeuses ou recueillement dans la tristesse, deux grandes voiles pour accrocher les vents et « Vogue le navire ! » Que faut-il de plus pour voyager dans le véhicule immobile du théâtre ? La mise en scène de Serge Barbuscia ne s’embarrasse pas de grands artifices : embarquer avec le minimum de bagages, voyager léger, avec légèreté. Jérémy Bourges, Théodora Carla, Bass Dhem, Aïni Iften et le metteur en scène lui-même, cinq passagers qui ont trouvé leur hauteur de flottaison entre le gouvernail musical de Jérémy Bourges et les levers et couchers de lumières de Sébastien Lebert. Des silences comme des calmes plats, temps de méditation et d’attente. Un peu d’humour çà et là pour soulager les arrachements de la traversée.
De scènes en scènes, le chagrin migratoire se fait chant pour une humanité fraternelle et sororale à laquelle s’adresse aussi ce vers de Derek Walcott : « Un jour viendra où avec allégresse, tu t’accueilleras toi-même. »
Jean-Pierre Haddad
Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon. Du 12 au 22 mars 2026, 20h. Les dimanches à 16h.
Informations & réservations : https://www.theatredubalcon.org/le-syndrome-dulysse/
Dates à venir : Avignon Festival du 4 au 25 juillet 2026 ; Théâtre national du Luxembourg du 9 au 11 décembre 2026.
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