Une pièce peu représentée d’abord en raison de sa durée. Jean-Louis Barrault s’y était attaché en 1943 mais dans une version réduite à cinq heures, couvre-feu oblige. Peu de metteurs en scène se sont attaqués à l’intégrale qui dure plus de huit heures. D’autres difficultés s’y ajoutent : la scène de ce poème dramatique est le Monde, l’action se situe tout autour de la Terre, dans le ciel et sur la mer à l’époque des conquistadors et le nombre de personnages est très important. Pendant le confinement, dans le cadre de la programmation en ligne de la Comédie Française, Éric Ruf l’avait programmée. Son mandat d’administrateur général arrivant à son terme, il a souhaité la présenter aux spectateurs dans la forme pour laquelle elle avait été conçue, c’est à dire quasiment dans son intégralité, dans sa continuité et non par épisodes. Pour les quatre journées de la pièce, couvrant près de trente ans d’une passion impossible, c’est une traversée qui s’étale de 15heures à 23 heures, avec deux entractes et une longue pause, que propose le metteur en scène aux spectateurs.

Difficile de résumer l’intrigue. Le fil directeur est l’amour qui lie indissolublement Prouhèze, mariée à Don Pelage gouverneur de Mogador, et Rodrigue, sans qu’ils parviennent jamais à être ensemble.

Sur fond de conquête des Amériques, le couple Prouhèze-Rodrigue, amoureux dès le premier et dernier baiser, va tenter de se rejoindre passant de l’Espagne à l’Afrique et d’Afrique aux Amériques. Des lieux où ils sont tous deux sans pouvoir se voir, aux lettres qui se perdent, ils ne se retrouveront que pour devoir se perdre à jamais. Prouhèze se sacrifie mais confie à Rodrigue sa fille Doña Sept Épées. Si Claudel oppose les exigences de la chair à l’appel de Dieu, cela ne va pas sans quelques contradictions ! Prouhèze confie son soulier de satin à la Vierge pour qu’elle la protège de la tentation, mais fait tout le contraire. Confiée par son époux à la garde de Don Balthazar (superbe Laurent Stocker), elle révèle à Rodrigue où elle est, mais prévient son gardien qu’elle l’a fait ! Autour d’eux l’écrivain a multiplié les personnages, rois et conquistadors, manants et puissants, jeunes osant tout et vieillards pleins de certitudes et même une bouchère et un ange gardien. Sans parler des rebondissements qui abondent nous entraînant dans des cours princières ou sur des barques de fortune.

Pour représenter le Monde entier sur une scène de théâtre, même celle de la Comédie Française, il faut faire confiance à l’imagination du spectateur. Donc pas de lourds décors, des cordes et une toile de fond suffisent le plus souvent avec parfois des petites maquettes de caravelles que les acteurs actionnent eux-mêmes. Cela correspond bien aux « indications scéniques » que Claudel fait préciser par un annoncier (génial Serge Bagdassarian) au début de la pièce. « Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie … le désordre est le délice de l’imagination »

Pas de lourds décors pour nous faire passer d’un lieu à l’autre, mais de splendides costumes (Christian Lacroix) qui ont l’air d’avoir vécu les mille vies tumultueuses des personnages. Éric Ruf a souhaité accompagner le texte foisonnant de Claudel par de la musique. Comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises il a fait appel à Vincent Leterme pour choisir des extraits de grandes œuvres classiques, Schubert et Bach surtout mais aussi Albeniz, Marin Marais ou Purcell. Trois musiciens les jouent sur scène, Vincent Leterme (piano), Merel Junge (violon, euphonium et trompette) et Ingrid Schoenlaub (violoncelle).

Les comédiens se succèdent sur la scène, s’en vont ou arrivent par un fin praticable qui passe au milieu de la salle. Ils portent la langue ample, puissante et complexe de Claudel qui multiplie les registres, du bouffon au métaphysique, du débat religieux au dialogue passionné, du sublime au grotesque.

La troupe de la Comédie Française donne là toute la mesure de son talent et il est exceptionnel. On ne peut résister à en citer quelques-uns même si tous marqueront nos mémoires. Marina Hands est Prouhèze. Elle retrouve le rôle que joua sa mère Ludmila Mikaël dans la mise en scène restée célèbre d’Antoine Vitez. Vive et rapide, pieds nus, cheveux dénoués, voix délicate elle donne à son personnage passion et sensualité. De la première journée où elle est encore pleine du rêve d’un amour absolu, elle évoluera vers ce moment où les illusions tombent devant la réalité et se montrera entière et déterminée dans son sacrifice. Elle est magnifique. Baptiste Chabauty est Rodrigue. Il perdra les élans et la force qu’il manifestait dans la première journée pour finir en conquistador vaincu, devenu unijambiste vendant des images pieuses dans la dernière journée. Mais le souvenir de son corps si proche de celui de Prouhèze lorsqu’elle renonce à quitter Mogador à la fin de la troisième journée laisse la brûlure de la passion qui les liait. Didier Sandre, qui lui aussi joua autrefois dans la mise en scène de Vitez, est impressionnant en Don Pelage aussi austère que déchiré.

Claudel nous avait prévenu « C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle ». Effectivement même ceux qui se méfiaient de Claudel et de cette durée hors norme se trouvent emportés, comme le prouve l’ovation que le public réserve aux comédiens et musiciens serrés sur la scène lors des nombreux rappels. Grâce en soit rendue à Éric Ruf et à la troupe magnifique qu’il a su entraîner.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 13 avril 2025 à la Comédie Française, Salle Richelieu, Place Colette 75001 Paris – horaires exceptionnels : 15h à 18h30 (avec un entracte), pause, 20h à 23h30 (avec un entracte), en alternance samedis et dimanches et les 23, 26 et 31 décembre – Réservations : comedie-francaise.fr

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