Le monde ce soir-là, c’est la grande scène de la Cour d’Honneur du Palais des Papes et comme tout monde est peuplé, le peuple de ce monde, c’est le Collectif XY, x et y comme le système génétique de détermination sexuelle et non au sens restreint de la formule génétique mâle, car dans le Collectif XY, il y a des femmes et des hommes et peut-être des non-binaires, mais surtout il y a une profonde égalité entre tous ses membres au point que ceux qui portent sont aussi, parfois, portés et réciproquement. Oui ça porte, ça s’élève, ça monte et ça tombe lentement, en douceur, en se rattrapant les uns les autres après s’être appuyés les uns sur les autres. Ça court aussi bien sûr, en long et en large de la scène, en diagonale aussi. Ça roule, ça se relève, ça rebondit, c’est monté sur ressort, mais sans tremplin ni trampoline ! Ça vole, voltige et ça retombe dans les bras des camarades avec une confiance d’enfant. Et puis, ça chante aussi, en solo ou en chœur et les voix élèvent encore davantage les corps en pyramide ou en pylônes humains, de deux, trois ou quatre, une Babel de corps !
Cette bande de circassien.nes-comédien.nes, c’est un peu nous, nous les humains et humaines avec de l’agilité, de l’énergie, de la force et de la solidarité en plus – nettement plus ! En effet, la performance acrobatique est surprenante, époustouflante même, presque bluffante et, en cela, elle est vraiment une fiction mais une fiction vraie, bien réelle ; une fiction corporelle, gestuelle, gymnastique, fantastique… poétique et politique.
Le pas du monde raconte une histoire en plein d’actes et épisodes, l’histoire de mère-nature incarnée par des êtres humains. Cette histoire pleine de joie et de vitalité, c’est un peu le contre-pied ou contre-pas de notre triste réalité : la nature nous a fait et nous fait encore, et nous la défaisons en laissant faire le mode de production-destruction capitaliste. Elle nous défera plus sûrement encore si nous le laissons faire encore longtemps, un temps déjà enclenché. Contre la mauvaise pente, le collectif peut se réveiller, se bouger. C’est aussi cela que nous raconte en actions et en voix, Le pas du monde.
Un récit en images-puzzle et combinaisons inattendues et variées : des vagues, des océans, des tempêtes, des plages calmes, des mers agitées, des plaines endormies, des montagnes qui surgissent en une géologie accélérée, des sommets qui se gravissent eux-mêmes, des chutes impressionnantes comme ces falaises qui s’effondrent sur le littoral sous l’effet du dérèglement climatique, des animaux, insectes géants ou néo-dinosaures, le vivant dans une mutation ludique ou chaotique ! Le pas du monde se sert du monde du pas pour montrer que le monde ne va pas. Il nous indique aussi quel serait le bon pas, la bonne marche, le bon mouvement d’ensemble.
C’est fou ce que l’on peut et sait faire avec le corps humain, quand l’humain le décide individuellement et collectivement, et fait effort pour le faire en synergie ! Spinoza disait à propos de la puissance d’agir du corps humain : « on ne sait pas ce que peut un corps ». Dans Le pas du monde, on a un élément de réponse : il peut beaucoup, énormément ! Est-ce à dire que Spinoza est démenti, on le sait désormais ? Loin de là ! S’il peut cela, alors il peut encore et plus… Il le peut mais dans l’unité des âmes et des corps si nécessaires à ces prouesses acrobatiques précises et puissantes, et dans l’union des corps de tous, requise pour des prouesses politiques propres à faire avancer le monde d’un autre pas. Ce qui est beau dans la multitude XY est que tous les membres de cette société mouvante sont passionnément solidaires, chacun aide et est utile à l’autre et du même coup, à tous. Ils et elles sont la société qu’il nous reste à bâtir en faisant un pas de côté, ce qui reviendrait à emboîter avec urgence le pas du Collectif XY ; derechef Spinoza : « L’homme n’est pas un empire dans un empire » mais seulement « une partie de la nature » avec laquelle nous devons avancer dans une dynamique de persévérance commune de tous ses êtres et dans la concorde entre humains.
En plus de l’histoire et de son message « sublime et minimal », il y a l’émotion de ces corps se composant en paysages, en animaux imaginaires, en corps plastiques faits d’éléments dynamiques ; les corps et les âmes d’Airelle Caen, Alejo Bianchi, Alice Noël, Amaia Valle, Antonio Terrones y Hernandez, Camille de Truchis, Clémence Gilbert, Consuelo Burgos Bustos, Cyril Héritier, Denis Dulon, Diego Ruiz Moreno, Étienne Revenu, Florian Sontowski, Guillaume Sendron, Hamza Benlabied, Julie Calbete, Kritonas Anastasopoulos, Pedro Guerra, Raimon Mato Rabassedas, Raphaela Abreu Olivo de Almeida, Virginie Benoist et Xavier Lavabre.
Vingt-deux individus qui, à la fin, en quitte deux mille applaudissant debout, en passant parmi eux, remontant les travées de la Cour transformée en utopie vivante.
Le pas du monde nous indique le chemin !
Jean-Pierre Haddad
Festival d’Avignon 2026. Cour d’Honneur du Palis des Papes, Place du Palais, 84000 Avignon. Du 22 au 25 juillet 2026 à 22h. (Durée 1h05).
Site Festival : https://festival-avignon.com/fr/edition-2026/programmation/le-pas-du-monde-355425
Site officiel : https://www.collectifxy.com/fr/le-pas-du-monde/
Dates de tournée :
- 6 et 7 octobre 2026 ; Théâtre Scène nationale du Grand Narbonne
- 9 et 10 octobre 2026 Le Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées (Ibos)
- 13 et 14 octobre 2026 Espace Pluriels, Scène conventionnée Danse Théâtre (Pau)
- 16 et 17 octobre 2026 Théâtres de Gascogne (Mont-de-Marsan)
- 21 au 23 octobre 2026 Festival Circa (Auch)
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu