Lette, inventeur d’un connecteur de courant fort pour l’industrie automobile, se fait éjecter de la présentation publique de son projet au profit de son assistant. Son patron finit par lui en donner la raison, sa laideur. Interrogée, sa femme dit s’en accommoder car il a d’autres qualités. Mais Lette décide de se faire refaire le visage et le résultat est miraculeux. Sa beauté éblouissante devient une source de pouvoir et de convoitise. Devant ce succès, le chirurgien décide de ne pas s’arrêter là et va produire des multitudes de clones au milieu desquels Lette ne parvient plus à se distinguer.

A l’heure où la chirurgie esthétique transforme les visages pour les rendre conformes aux canons de beauté répandus par les réseaux sociaux, la pièce de Marius von Mayenburg écrite en 2007 aborde avec un humour caustique un grand nombre de questions. Quelle est l’importance de la beauté ou de la laideur dans nos rapports sociaux, quelle est la part de l’apparence dans l’amour et dans la réussite sociale, comment notre apparence détermine-t-elle notre être ?

Le rythme de la pièce est frénétique et la mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis s’y conforme. On passe d’une séquence à l’autre – il y en a trente-neuf en une heure quinze – sans transition, comme Lette de la laideur à la beauté, du rejet à la convoitise, de la routine salariale à l’ivresse du pouvoir. Le plateau devient une sorte d’entreprise où l’on dessine des pièces pour l’industrie automobile aussi bien que des visages, un lieu ouvert où tout se passe sous le regard de tous. Un changement d’éclairage suffit pour passer de l’entreprise au domicile conjugal, de celui-ci à la clinique et de celle-ci à une chambre d’hôtel.

Mayenburg proposait qu’il n’y ait aucun changement visible sur le visage des personnages. Le metteur en scène épouse ce point de vue. Thierry Hancisse, toujours présent au plateau, est Lette beau ou laid sans changement physique. L’acteur révèle tout ce que ce changement modifie dans sa vie, son désarroi face à la frénésie qui s’empare de ceux qui l’entourent, le transformant en objet de désir jusqu’au moment où l’inquiétude s’empare de lui, tant d’autres étant prêts à le supplanter. Jordan Rezgui est alternativement le patron sans scrupule et le chirurgien qui n’en a pas plus. Il suffit à Sylvia Bergé qui incarne l’épouse de Lette d’enfiler un petit châle de fourrure pour devenir la vieille maîtresse milliardaire qu’on lui impose. Thierry Godard est Karlmann, l’assistant de Lette. Il lui suffit d’ajouter à son costume un petit foulard de soie pour devenir le fils de la milliardaire qui convoite le nouveau Lette.

La société qui naît avec ces doubles apparaît si cruelle, imprévisible, et immorale que le public ne rit plus.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 4 mai au Studio de la Comédie Française, Galerie du Carrousel du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris – du mercredi au dimanche à 18h30 – Réservations : comedie-francaise.fr

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