Nous y sommes… ou presque. La dystopie d’Aldous Huxley a presque rattrapé notre présent ou le contraire puisque désormais les pires anticipations catastrophiques sont derrières nous : 1984 d’Orwell, élève d’Huxley en en cours de français, a soixante-quinze ans d’âge et le roman éponyme du spectacle presque un siècle ! Nous allons vers toujours plus de réalisations de prédictions catastrophiques et désormais, le contrôle informatique, numérique, algorithmique, politique est en passe de devenir total. Cerise sur le gâteau, l’IA, cette Intime Aliénation, se propose non seulement de penser à notre place mais nous offre ses services d’agent conversationnel : répondre à toutes nos questions ou angoisses y compris en nous conseillant comment nous supprimer sans nous rater !

Voilà bien ce qui justifie amplement le Collectif 8, compagnie de théâtre et arts numériques qui pour ses 20 ans, a présenté en 2024 une adaptation glaçante du Meilleur des Mondes. L’adaptation théâtrale et la mise en scène de Gaële Boghossian sont d’une intelligence qui couvre toutes les dimensions d’une œuvre théâtrale totale. Sur un espace scénique vertical à deux étages, derrière un écran de tulle sur lequel des projections vidéo créent un décor de « claustration heureuse ». Chacun dans une case, quatre des personnages du roman se débattent entre injonctions au bonheur distillées par un robot humanoïde à l’apparence d’un stéréotype très genrée : une femme blonde cendrée aux yeux d’un bleu trop parfait. Les tons froids contrastent avec les couleurs chaudes de néons annonçant « The new world show » ou invitant carrément à la régression psycho-affective : « Redevenez des embryions fusionnels » ! Mais ne nous y trompons pas, c’est comme nos réseaux sociaux qui nous désocialisent, ces promesses de bonheur se réalisent en un enfermement de chaque instant. C’est le Grand Décervelage, à la différence qu’avec Alfred Jarry et son Père Ubu, on restait dans la farce, alors qu’avec les Alphas, ça rigole pas ! On promeut la sexualité permanente mais c’est pour mieux abolir l’amour, faire diversion en mobilisant les corps sur des buts futiles : copulez, on s’occupe de vous manipuler !

Le Collectif 8 est précurseur dans l’hybridation entre théâtre et arts numériques avec déjà 1984 d’après Orwell, créé, comme ce Meilleur des mondes, à Anthéa, théâtre d’Antibes en mars 2020 et présent avec succès lors du OFF 2025. Si la scénographie est une vraie réussite l’effet dramaturgique ne l’est pas moins, grâce à l‘immersion du dispositif, le spectateur est très vite happé et livré à l’identification. Dès lors, on passe de l’immersif au répulsif et du répulsif au dissuasif : non vraiment, pour rien au monde on ne voudrait de ce meilleur des mondes menteur et l’on en sort très peu désireux d’en cautionner l’avènement ! L’effet politique est patent : prise de conscience que l’hyper-contrôle est déjà à l’œuvre dans l’option totalitaire du capitalisme d’aujourd’hui…    

Jean-Pierre Haddad

Avec Matthieu Astre, Paulo Correia, Damien Rémy, Océane Verger

Création vidéo Paulo Correia

Création musicale et sonore Benoît Berrou

Lumières Tiphaine Bureau

Son Fabrice Albanese

OFF 2026 – LA FACTORY 1 – Salle : Théâtre de l’Oulle. 19, Place Grillon, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet à 19h00 (durée 1h30). Relâche les 9, 16 et 23 juillet.

Informations et réservations :  https://www.la-factory.org/le-meilleur-des-mondes/

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