L’auteur, metteur en scène et comédien Simon Falguières aime à nous surprendre. En 2022 il nous plongeait dans un Nid de cendres, une pièce de 13 heures qui parlait de la fin d’un monde et de la naissance d’un autre porté par la jeunesse. Cette fois il écrit sous les figures tutélaires de Kafka et d’Anna Akhmatova une pièce de « résistance poétique et politique », comme il le dit, où l’écriture apparaît comme un acte de résistance face à l’oppression totalitaire et où il rend hommage au théâtre, ce lieu de toutes les illusions.

K, comme le personnage du Château de Kafka, dont on retrouve de nombreux motifs dans la pièce tel le paysage perpétuellement enneigé, est un écrivain malade qui sait qu’il va mourir. Dans sa chambre d’hôpital il écrit son ultime œuvre, dont les pages tapissent les murs de sa chambre. Dans un espace froid et vide habité par le lit du malade, on suit l’évolution de sa santé tandis que s’affiche le passage des jours et que passent une infirmière qui devient ange, Frieda l’amante de K, ou Alma, un personnage du livre qu’il est en train d’écrire. Les titres des chapitres et des sous-chapitres du livre s’affichent sur le mur du fond tandis que les personnages du roman s’immiscent sur le plateau. Dans un pays enneigé, dominé par un château où règne un homme à un seul œil, Hanna, qui est sourde, rencontre un marin Sandor. Ils ont deux jumeaux, Alma et Matheo et plus tard Esther. Lorsque Sandor disparaît sur les mers, Matheo, qui se sent seul et abandonné par ses sœurs se rapproche du tyran et collabore. Il dit qu’il n’a rien alors qu’Alma a l’écriture et Esther son piano. Il interdit alors à Alma d’écrire et l’oblige à enterrer son manuscrit qui, dit-il, constituerait un danger. Hanna et Alma fuient et se réfugient dans le cirque de Imre, le Fou de Lear.

Dans sa mise en scène Simon Falguières nous plonge dans un monde où la poésie se pare de merveilleux, d’étrange. Il y a des armoires où l’on peut cacher quelqu’un en le laissant visible pour les spectateurs, il y a une tente qui abrite Imre, « une pauvre tente, mais à l’intérieur c’est un théâtre entier plus riche que la plus grande maison du plus riche des hommes ». Le travail sur le son, avec des micros dispersés, un piano et quelques notes électro, contribue à créer un monde mystérieux et poétique. On passe de l’aujourd’hui, décembre 2026 où K serait en train de mourir, à l’œuvre qu’il écrit. K s’évade par l’écriture, acte de résistance contre la mort qui vient.

Simon Falguières dispose d’une troupe fidèle. Ils sont onze sur le plateau, parlent essentiellement en français, mais aussi en allemand (K est interprété par une comédienne franco-allemande, Myriam Fichter), et en langue des signes. Simon Falguières a découvert la langue des signes avec Karine Feuillebois, une comédienne sourde, il y a quelques années. La langue des sourds a été longtemps interdite, la faire intervenir ici est déjà un acte de résistance. Karine Feuillebois incarne magnifiquement Hanna. Elle parle en langue des signes avec ses enfants Mathéo joué par Mathias Zakhar, Alma (Rosa-Victoire Boutterin) et Esther (Pia Lagrange).

Une pièce inclassable où le réel et le surnaturel, l’étrange et le merveilleux se mêlent. On se perd parfois, il y a quelques longueurs, mais tout amoureux du théâtre se laisse envoûter par l’univers et les images que crée Simon Falguières.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 17 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso – du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30, le dimanche à 15h30 – Réservations : nanterre-amandiers.com ou 01 46 14 70 00 – Tournée : du 17 au 21 novembre au Théâtre CDN de Dijon-Bourgogne, 25 et 26 novembre Le Quai à Angers, le 3 décembre Le Préau CDN de Normandie Vire, 17 décembre Tangram à Evreux, 10 avril 2027 ACB, Scène nationale de Bar-le-Duc, du 22 au 30 mai TNP de Villeurbanne

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