Écrit pour la Comédie Française en 1736, la courte pièce de Marivaux y revient, presque trois cent ans plus tard, et on ne s’en lasse pas.

Depuis plusieurs semaines Hortense attend la décision du Marquis qui, d’après le testament d’un parent, héritera de six millions s’il l’épouse, mais devra lui en verser deux s’il y renonce. Le problème c’est qu’Hortense est amoureuse du Chevalier et que le Marquis l’est de la Comtesse, même s’il refuse de se l’avouer par crainte qu’elle dise non. Hortense aurait bien besoin des deux millions, mais pour cela il faudrait que ce soit le Marquis qui renonce à l’épouser. Elle tente d’obtenir la complicité de Lisette, la femme de chambre de la Comtesse, et de Lépine, le valet du Marquis, dont elle pense qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Mais les choses ne sont pas si simples !

La courte pièce de Marivaux éblouit par l’art des retournements de situations, le jeu des amours que l’on ne veut pas avouer par peur de l’échec, les stratégies mises en œuvre pour faire triompher l’amour… et sauvegarder ses intérêts. À travers la vivacité des répliques se cachent tous les tours et détours des amants pour parvenir à leur fin, mais aussi l’orgueil des hommes …et des femmes, sans oublier les questions d’intérêt. Hortense veut éviter d’épouser le marquis, mais aimerait bien les deux millions, donc il faut que ce soit le Marquis qui renonce. Celui-ci voudrait éviter d’avoir à les payer, mais à la rigueur se résoudrait à n’en payer qu’un seul ! Et si cela ne marche pas, il est prêt à épouser Hortense sans amour. Pour un homme cela ne pose pas de problème, il l’enfermera à la maison et elle n’aura qu’à se résigner à la perte de son amant ! C’est aussi cruel que drôle et brillant.

Aurélien Hamard-Padis, qui avait déjà mis en scène avec succès Le moche de Mayenburg au Studio-théâtre en 2024, s’attache cette fois à une pièce du répertoire. Comme Marivaux a choisi de placer les personnages à la campagne, dont ils ne pourront partir qu’une fois le problème du legs résolu, le décor l’évoque. Des grandes toiles peintes de motifs floraux aux tons pastel semblent nous placer dehors, mais en même temps on est dans un lieu très théâtral et fermé, avec un bar et des récipients emplis de bonbons, dont la Comtesse se saisit nerveusement quand les tensions s’exacerbent, et un escalier par où les personnages peuvent parfois s’échapper.

Ce qui intéresse particulièrement le metteur en scène, c’est le fait que dans cette pièce tout se fait ou tente de se faire par la parole. Les personnages savent ce qu’ils veulent mais hésitent à le déclarer par peur d’être désavoués ou de nuire à leurs intérêts, d’où des séries d’avancées, de reculades, de tensions et de blessures, et les comédiens du Français excellent dans cet art de la parole. Nicolas Chupin en pourpoint rouge est le Marquis. Il est à la fois drôle et touchant dans les tergiversations de son personnage, amoureux mais craignant de l’avouer par peur de l’échec, et bien conscient de sa place d’homme, riche de surcroît, quand il dit qu’il pourrait user de son pouvoir pour obliger Hortense à l’épouser. Julie Sicard donne beaucoup de finesse au personnage de la Comtesse. Veuve, elle n’a pas besoin d’un époux qui l’entretienne mais elle est amoureuse du Marquis ! Alors elle passe d’une certaine rudesse à la nervosité quand il ne se déclare pas et même la blesse avec ses maladresses. Et elle est à la fois drôle et impériale quand elle lui dit « Apprenez que quand on dit aux gens qu’on les aime, il faut du moins leur demander ce qu’ils en pensent  ». Claire de la Rüe du Can incarne une Hortense qui tente de tisser sa toile pour obtenir du marquis qu’il renonce à l’épouser, lui offrant ainsi les deux millions dont elle a bien besoin pour épouser le Chevalier (Alexis Joly). Baptiste Chabauty incarne un Lépine, insolent et à la langue bien pendue comme les valets de comédie, qui sait tenir tête à Lisette (incarnée avec finesse par Jennifer Decker) qui elle aussi a son intérêt dans cette affaire de mariage.

La mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis réussit à nous faire rire, à nous délecter de la langue virtuose de Marivaux et à insinuer en nous une inquiétude sourde sur ces humains étranges que nous sommes capables d’être.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 8 novembre au Studio-Théâtre de la Comédie Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris – du mercredi au dimanche à 18h30 – Réservations : comedie-francaise.fr

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