Alors que l’on attend le passage de la comète de Halley, un groupe de femmes est plus ou moins réquisitionné pour participer à la détermination de la peine infligée à une jeune femme accusée du meurtre d’une fillette. Pour échapper à la pendaison celle-ci « plaide le ventre » c’est à dire affirme qu’elle est enceinte ce qui permettrait de commuer sa peine. Surveillées par un huissier, qui ne doit pas leur parler, et tandis qu’à l’extérieur la foule hurle à la mort, ces « matrones » enfermées dans une pièce sans nourriture, ni boisson, ni lumière, ni chauffage doivent décider, à l’unanimité, si la condamnée est ou non enceinte.

Lucy Kirkwood, une des plumes les plus fines de la nouvelle dramaturgie anglaise, propose ici sous le masque d’un « drame de salle d’audience », une pièce admirablement construite, où le suspens est mené de main de maître avec ce qu’il faut de révélations et de rebondissements jusqu’au retournement final parfaitement inattendu. Ces femmes, d’âge et de milieu social différent, arrachées momentanément à leurs tâches domestiques, révèlent avec un humour omniprésent la réalité de leur condition de femme en parlant de leur corps, de la maternité, du désir, mais aussi de la brutalité masculine, du patriarcat, de la haine des classes populaires envers les riches qui les oppriment, du déterminisme social et de la justice bien sûr. Ces sujets résonnent avec nos préoccupations comme si, à l’image de la Comète de Halley dont ces jurées scrutent la venue dans le ciel, nous étions dans un mouvement perpétuel où les sujets reviennent en permanence.

Chloé Dabert, qui a largement contribué à faire connaître en France les auteurs britanniques contemporains comme Dennis Kelly, offre à la pièce de Lucy Kirkwood une superbe mise en scène. Tout commence avec une nuit étoilée, le firmament du texte. A une rapide scène théâtrale, qui éclairera la suite, succède une série d’images-vidéos de femmes vaquant à des tâches quotidiennes,battre un tapis, coudre, faire la lessive, bercer un enfant. Sans qu’on puisse les dater précisément, on pense aux tableaux des maîtres hollandais et cette impression persistera lorsque le jury de femmes sera réuni dans la salle où elles doivent délibérer. Sur le grand plateau nu et gris, juste une cheminée longtemps éteinte, et une fenêtre que l’une des femmes ouvre parfois pour éviter d’étouffer, mais referme très vite en raison du grand bruit qui provient de l’extérieur et que le spectateur imagine être celui d’une foule haineuse. On n’échappera à cet enfermement que par une splendide séquence vidéo de promenade dans les champs juste après l’entracte. Tandis que les costumes, les lumières qui sculptent un groupe ou un individu nous envoient vers le passé, les dialogues eux nous font glisser vers des questions toujours actuelles et c’est extrêmement beau. Sur ce grand plateau sous la garde d’un huissier muet, les douze jurées se révèlent peu à peu et les votes évoluent. Face à Lizzie, la sage-femme, intelligente, libre, dénonçant une justice toute faite, des petitesses se révèlent, rancœur de la femme stérile, mépris de celle qui se présente comme veuve d’un colonel, impatience de celle qui veut en finir vite car elle doit aller ramasser les poireaux, etc. Mais Lizzie est-elle l’héroïne que l’on imagine ?

La metteuse en scène a su rassembler une distribution féminine formidable, les douze jurées : Elsa Agnès, Sélène Assaf, Sarah Calcine, Bénédicte Cerutti, impériale dans le rôle de Lizzie, Gwenaëlle David, Brigitte Dedry, Aurore Fattier, Anne-Lise Heimburger, Juliette Launay, Samantha Le Bas, Asma Messaoudene, Océane Mozas et l’inculpée Andréa El Azan. Olivier Dupuy en huissier, Sébastien Éveno en juge et Arthur Verret en médecin les accompagnent.

Que pouvaient faire ces femmes du peu de pouvoir qu’on leur octroyait ? On les écoute, on espère mais chez Lucy Kirkwood, on n’est pas sur un chemin droit et tranquille. Il n’y a pas de héros charismatique qui puisse retourner la foule et sauver la situation.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 18 janvier au Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 – Réservations : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr – Tournée : le 23 janvier au Carreau à Forbach (57), 19 et 20 février à la Comédie de Clermont-Ferrand (63), 26 et 27 février au Grand R à La Roche-sur-Yon (85), 7 mars au Centre Culturel Jacques Duhamel à Vitré (35), 13 et 14 mars au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais (60)

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