Troisième et dernier volet du cycle avignonnais de Gwenaël Morin, intitulé Démonter les remparts pour finir le pont, Le deuil sied à Électre confirme le goût et l’intérêt du dramaturge pour la tragédie antique faite de passions dévastatrices. Le dysfonctionnement du lien familial est aujourd’hui un objet d’étude en sciences humaines, documenté, chiffré : incestes, infanticides maternels, féminicides conjugaux, fratries mafieuses, parricides, tueries familiales – on est loin des jalousies et rivalités habituelles mais proche des Atrides. Dans la tragédie, ce dysfonctionnement est moteur, fonctionnement à plein régime voire survolté, des passions et pulsions.
Une surprise cependant, l’Électre de Morin, n’est pas celle de Sophocle, ni celle d’Euripide, ni même celle de l’Orestie d’Eschyle mais celle d’Eugène O’Neil (1888-1953), écrivain irlando-états-unien, né dans un milieu de théâtre, au sein d’une famille nombreuse en proie à des maladies du corps comme de l‘âme… Transposant le drame antique dans l’Amérique de l’après-guerre de Sécession, O’Neil tisse un parallèle strict entre les situations et les personnages des Atrides et ceux des Mannon. Ezra Mannon est un Agamemnon, cruel et autoritaire, il revient de la guerre en triomphateur des sudistes ; sa femme adultère, Christine, répétera le geste de Clytemnestre en le faisant mourir. Quant à leur fille Vinnie, elle reproduit la haine d’Électre pour sa mère et son amour aveugle pour son père. Elle vengera ce dernier en faisant tuer Adam, un autre Égisthe amant de sa mère, par son frère Orin, réincarnation d’Oreste, qui se suicidera ensuite. Seule Électre survivra à cette hécatombe, mais en se retirant de la vie, recluse dans la maison familiale.
Comme nous ne sommes plus dans l’antique theatron grec, le chœur n’est plus là pour regarder et prendre la parole au nom de la Cité. Mais Seth, le serviteur zélé des Mannon, endosse le rôle du coryphée. Déjouant les formes, Morin lui fait surtout dire plusieurs didascalies en s’adressant au public avec un petit air complice, ou bien indiquer des références de scènes mais dans un ordre chaotique qui suggère assez celui qui règne dans et entre les personnages. À ce propos, le dramaturge déclare « avoir moins l’impression de monter des pièces que de les démonter, point par point, pour les interroger, pour [se] confronter au « mur » du texte. » Morin, démonteur en scène, précise qu’il s’agit d’un « mur d’incompréhension » que le texte dresse par sa lettre même. Il faut dire que ce texte comme d’autres auxquels Gwenaël Morin s’est attaqué, sont des histoires complexes de conflits affectifs, d’enjeux de pouvoir pas tant politiques que personnels, comme si les personnages jouaient leur vie à conquérir un ascendant sur autrui – quête de domination qui ne leur assure aucunement un salut. Au contraire, elle achève de les détruire par un effondrement du désir, un anéantissement du moi. Échantillon tragique : « Je hais l’amour » dit Vinnie-Electre qui désire son père, déteste sa mère et aime l’amant de celle-ci ! Les rapports sont hyper-tendus, électriques, filaments incandescents des âmes en surchauffe, ça peut lâcher ou disjoncter à tout moment, à chaque virgule – respiration incertaine où l’air avalé est chargé en particules toxiques à effet immédiat.
Mais comment démonter une telle pièce, la mettre en pièce autant qu’en scène ? Scénographie dépouillée, minimaliste pour peu dire, voire pauvre, au sens de l’arte povera, sans sophistication aucune, sans costumes de scènes, sans accessoires, ni décors. Il se trouve que le Jardin de la rue de Mons, sise la Maison Jean Vilar d’Avignon, a un sol terreux légèrement poussiéreux qui offre un plateau dur et bosselé mais adéquat à la rudesse du drame ; des buissons, quelques arbres, une table et des chaises en plastique blanc, cela fera l’affaire ! Pour démonter, Morin monte à l’os, il va plus loin que la mise à nu, il dissèque, désosse les personnages et l’intrigue. Cela implique de mettre en risque les comédiens et comédiennes, de leur rendre la tâche ardue, car leur jeu repose sur leur seule parole, leur diction, leur incarnation du texte, leur posture aussi. Peu de déplacements et certains sont précaires sur le sol accidenté du Jardin ; on peut trébucher, une chaise en plastique qu’on jette de colère devient vite incontrôlable dans sa retombée ! Le jeu est pris dans l’âpre loi d’un réel imprévisible, fait de résistances devant être vaincues, si possible.
Et les Remparts de la vieille cité papale ? Et son pont inachevé ? Il est rare qu’un projet dramatique soit à ce point adéquat à son contexte géo-historique, que le lieu qui lui donne le jour fasse sens métaphorique en son cœur et l’inscrive dans une mémoire des pierres qui l’entourent. Les Remparts aussi s’effondrent, maintes fois restaurés bien qu’ils n’aient plus à protèger la ville d’aucun assaillant – vanité du rempart physique ou familial quand l’ennemi est secrètement dans la place. Le Pont est coupé à ses deux tiers. Maintes fois, depuis Saint Bénézet, son concepteur au 12e siècle, il a été détruit par les courants du Rhône ou par les guerres ; maintes fois reconstruit jusqu’à ce qu’on s’en lasse à la fin du 17e. Admettre l’inachèvement « essentiel » de la chose, en faire un emblème au lieu d’insister, achever de vouloir achever. La famille ne protège pas ses membres des pulsions de haine et de leurs violents débordements passionnels. Le drame des familles qui s’aiment autant qu’elles se haïssent n’a pas de fin. « Il ne faut surtout pas achever le pont, car ce serait comme faire un tombeau. » tranche finalement Gwenaël Morin.
Mais pourquoi le deuil sied-il à Électre ? En anglais, la pièce d’Eugène O’Neil s’intitule Mourning becomes Electra. « Mourning », le deuil, a une évidente ressemblance phonétique avec « morning », le deuil serait-il un matin ? Ce matin conviendrait-il à Vannie ? Après le drame, cette autre Electre se retrouve seule survivante d’une famille qui s’est entretuée, par le poison ou la passion. Que lui reste-t-il pour désirer vivre encore ? Elle n’a plus comme motif existentiel qu’un deuil infini qui lui sied à la perfection, qui sera désormais sa raison de vivre, comme le vêtement sur mesure et incommensurable d’une Électre dévastée, électrocutée par le survoltage du drame. Épuisée, vidée, désaffectée, Vannie quitte la scène de dos, pour s’enfermer dans la demeure des Mannon. Drapée dans ses deuils, elle est au seuil d’une vie de morte-vivante – linceul tissé de deuil.
Ne pas achever le Pont, mais tout de même gagner l’autre rive ! Pourquoi pas celle de familles choisies, désirables – familles qu’on se donne en quittant la sienne ?
Jean-Pierre Haddad
Avec Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon
Texte Eugene O’Neill
Traduction Louis-Charles Sirjacq (L’Arche éditeur)
Adaptation, mise en scène et scénographie Gwenaël Morin
Lumière Philippe Gladieux
Assistanat à la mise en scène Canelle Breymayer
Régie générale Loïc Even
Festival d’Avignon 2026 – Jardin de la rue de Mons, Maison Jean Vilar, 84000 Avignon. Du 7 au 23 juillet 2026 à 22 h. (Dure 3h 30 avec entractes)
Dates à venir :
Du 13 au 15 octobre 2026, Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 4 au 10 décembre 2026, La Commune – CDN d’Aubervilliers
Du 19 au 22 janvier 2027 puis du 26 au 29 janvier 2027 TNBA – CDN de Bordeaux Nouvelle Aquitaine
Du 23 au 26 mars 2027, Bonlieu – scène nationale d’Annecy
Du 9 au 13 novembre 2027, Les Célestins – Théâtre de Lyon
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu