Chimène et Rodrigue s’aiment. Mais le père de Chimène furieux que le Roi ait choisi Don Diègue, le père de Rodrigue, comme Gouverneur plutôt que lui, soufflette ce dernier. Don Diègue, trop âgé pour se battre, exige de son fils qu’il venge son honneur en oubliant son amour pour Chimène car, lui dit-il, « Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses ». Le drame s’enclenche alors puisque Rodrigue tue le père de Chimène.

On a toujours mis en avant le dilemme cornélien auquel sont soumis Rodrigue mais aussi Chimène puisqu’elle se doit de réclamer la mort de l’assassin de son père alors qu’elle l’adore. Dilemme aussi pour l’infante, amoureuse de Rodrigue auquel elle est obligée de renoncer car il n’est pas de son rang. La pièce écrite par un Corneille jeune oppose les anciens accrochés aux codes de l’honneur et les jeunes plus enclins à privilégier l’amour. À bien la lire on y trouve aussi parfois des accents féministes. Les analyses sont nombreuses et nombre de vers de la pièce sont toujours ancrés dans nos mémoires. Alors qu’attendre de cette nouvelle mise en scène ?

Avec la troupe de la Comédie Française, Denis Podalydès lui redonne l’éclat juvénile et l’énergie qui avaient fait scandale à la création et nous offre un bijou.

La scène est à Séville où l’influence arabe est encore forte. La superbe scénographie, signée par Éric Ruf, s’y conforme par un décor de moucharabiehs, que l’on peut soulever ou abaisser pour changer de tableau sans interrompre la narration, des toiles peintes figurant les extérieurs. Les costumes de Christian Lacroix, inspirés des tableaux du Greco, sont somptueux. Les couleurs douces, le beige et blanc de la tenue de Rodrigue et le bleu gris de la tenue d’intérieur de Chimène contrastent avec des couleurs qui flashent dans cet univers de ténèbres, le jaune de la couleur de la robe de sa suivante ou de la robe du Roi, le pourpre de la robe de l’infante, le noir souligné d’or de la robe de deuil de Chimène, l’armure étincelante du retour victorieux de Rodrigue apparaissant en majesté venant de la salle.

Les acteurs portent magnifiquement les si célèbres vers de Corneille. Visage long et pâle, semblant échappé d’un tableau du Greco, Benjamin Lavernhe a tout d’un héros romantique déchiré entre le devoir que lui impose son père et la flamme de sa passion. Comprenant la colère de celle qu’il aime et son besoin de venger son père, il est prêt à se laisser tuer. Plus tard, suspendus à ses lèvres, les spectateurs l’écoutent faire le récit de sa victoire contre les Mores, assis sur une sorte de cheval, entouré des drapeaux des deux rois qu’il a vaincus, frappant sur les tambours de la victoire. Face à lui, Suliane Brahim est une Chimène sublime. Corneille avait écrit Le Cid à un moment où se développait un nouvel art d’aimer, où « le langage mettait à distance les corps » et où les femmes commençaient à gagner une place active. La Chimène de Suliane Brahim s’inscrit magnifiquement dans cette évolution. C’est les mains rougies du sang de son père qu’elle vient demander vengeance au Roi, mais lorsqu’elle est devant Rodrigue, tout son corps s’élance vers lui pour lui dire de fuir. C’est elle qui le prend dans ses bras lorsqu’il vient la voir en lui demandant de le tuer. Elle semble déterminée lève plusieurs fois son épée mais la laisse retomber lui avouant son amour. Tous les autres comédiens et comédiennes (Christian Gonon, Didier Sandre en Don Diègue, Danièle Lebrun, Clément Bresson, Marie Oppert, dans le rôle d’Elvire la suivante de Chimène et Adrien Simion) sont eux aussi très convaincants. On remarque aussi Jennifer Decker qui incarne le personnage douloureux de l’infante choisissant de « donner » Rodrigue à Chimène puisque son rang ne lui permet pas de l’aimer. Il y a enfin de l’humour à avoir confié le rôle du Roi à Bakary Sangaré qui semble porter la sagesse ancestrale attribuée aux vieux Rois africains et fait ici merveille.

Les vers enchanteurs de Corneille, une mise en scène brillante et des acteurs parfaits, tout est réuni pour faire de ce Cid une création qui fera date.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 17 mai au Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin, 75010 Paris – du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h – Réservations : comedie-francaise.fr – La pièce sera présentée en direct le 26 avril dans plus de 200 salles en France et sera reprise à la Comédie Française la saison prochaine


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