Emmanuel Demarcy-Mota explique les raisons qui l’ont poussé à mettre en scène cette pièce. C’est d’abord son thème qui le mobilise, la question de la justice dans un monde qui vacille, la responsabilité de chacun pour protéger les plus faibles, la bonté et la résistance ordinaire. Par ailleurs cette pièce marque aussi l’histoire du Théâtre de la Ville. Écrite par Brecht pendant son exil aux États-Unis en 1944, elle a été présentée dans ce théâtre, qui s’appelait alors Sarah Bernhardt, en 1955 à l’occasion du Festival International d’art dramatique de Paris dont le succès conduira à la création du Théâtre des Nations dans ce même lieu. Enfin c’est une pièce où le nombre important de personnages, représentatifs de toute la société, permet de développer un esprit de troupe cher au metteur en scène.

Dans un Duché du Caucase, la guerre oblige le Gouverneur, sa famille et ses serviteurs à fuir. La femme du Gouverneur, préoccupée par toutes les parures qu’elle tient à emporter, laisse son bébé à la garde d’une domestique, Groucha, que tout le monde oublie dans la panique de la fuite. Groucha va, au péril de sa vie, protéger l’enfant face à un monde dur et l’élever au prix de nombreux sacrifices. Lorsque les hasards de la guerre ramènent au pouvoir les partisans du Gouverneur la mère biologique réclame, pour des raisons d’héritage, qu’on lui rende son enfant. Le juge, un écrivain public un peu ivrogne devenu juge par un concours de circonstances hasardeux, décide d’utiliser la procédure du cercle de craie caucasien pour dénouer l’affaire. L’enfant sera placé au centre d’un cercle, les deux mères le tireront chacune par un bras jusqu’à ce que l’une arrive à le sortir du cercle. Groucha lâchera prise pour protéger l’enfant et c’est à elle que le juge attribuera l’enfant.

Toujours soucieux de continuité, Emmanuel Demarcy-Mota a choisi de faire un lien avec sa précédente création, Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, en en réutilisant des éléments de décor, la forêt inquiétante où se réfugie Groucha poursuivie par les soldats ou les rochers soutenant la passerelle au-dessus du vide qu’elle doit traverser. On reconnaît aussi son très beau travail sur les éclairages (avec Thomas Fanilower), ceux qui suivent les personnages, le peuple debout dont seuls les visages sortent de l’ombre, ou encore des lieux, une chaumière au milieu de la forêt où sont installés des paysans. Ce sont surtout les lumières et la vidéo qui nous font passer d’un lieu à un autre, du chaos du palais du Gouverneur à la forêt inquiétante, de la chambrette où est réfugiée Groucha chez son frère à la chambre où on va la marier, de la cascade où elle revoit son fiancé au tribunal. Hommage à Brecht, le metteur en scène inclut de la musique (Arman Méliès) et des chansons dans la pièce.

Enfin Emmanuel Demarcy-Mota travaille avec la troupe du Théâtre de la Ville, quinze comédiens et comédiennes qui pour certains travaillent avec lui depuis plus de vingt-cinq ans. Si on retient surtout Élodie Bouchez, admirable Groucha, généreuse, subissant bien des malheurs pour sauver l’ enfant et Valérie Dashwood en juge Azdak qui, même si ses décisions surprennent, rend vraiment la justice, tous sont très convaincants.

Cette pièce, loin d’être la plus souvent jouée de Brecht, trouve un écho aujourd’hui, où les hommes de pouvoir apparaissent bien plus préoccupés de leurs affaires personnelles que du bien du peuple, où la soif de justice est très forte et où la cupidité des uns bute parfois, et heureusement, sur le courage et la générosité des autres. En la montant Emmanuel Demarcy-Mota prouve la puissance du théâtre et le public l’en remercie !

Micheline Rousselet

Jusqu’au 20 février au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004 – du mardi au samedi à 20h, dimanche 8 février à 15h, samedi 14 à 14h – Réservations : 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com

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