La Sicilienne Emma Dante est à l’honneur sur les scènes françaises cette année pour le plus grand bonheur des spectateurs. Metteuse en scène des Femmes savantes, qui se joue actuellement au Rond-Point, avec la troupe de la Comédie Française, elle est artiste associée au CDN de Normandie à Rouen, où elle présente au Théâtre des Deux rives, cette pièce en italien et dialecte des Pouilles, surtitrée en français.

Sa pièce raconte un féminicide. Quand elle commence, le corps d’une femme le visage ensanglanté, gît au sol, pantin désarticulé qu’un homme pousse un peu du pied pour passer. Elle est morte mais autour d’elle, son mari, son fils et sa belle-mère ne semblent pas le croire et exigent qu’elle se relève pour s’occuper d’eux comme c’est son devoir quotidien, préparer le repas, servir mari et belle-mère, nettoyer, repasser, pousser son fils à accepter de se lever, etc.

Dans une pièce où il y a juste une table, un fauteuil, un lit, un étendoir, l’épouse en blouse bleue s’active, repasse, plie, range, balaie, nettoie. La grand-mère tout de noir vêtue, ne lève pas le petit doigt, ce n’est plus à elle de le faire mais à sa bru. Elle égrène son chapelet ou se gave de sucreries. Le mari, en marcel et en slip, cultive ses muscles, avant d’aller les exhiber dehors pour, comme il le dit, se frotter aux femmes. Il tente de convaincre son fils, qui traîne au lit car il n’a rien d’autre à faire, de l’imiter. C’est ainsi que doit être un homme. L’épouse, tout en s’acquittant de toutes les tâches attendues, essaie de parler à son fils, se rappelle sa rencontre avec son père. Elle voulait juste danser, il l’a conduite à l’écart, l’a violée et assure qu’elle n’attendait que cela. Elle est constamment opprimée, méprisée, ignorée. Elle aimerait que son fils ne soit pas contaminé par son père, mais elle ne peut pas partir. Ce n’est plus l’amour qui la retient, mais les règles sociales qu’elle a intériorisées. A un moment tous les quatre se serrent les mains si forts que cela leur fait mal, ils tirent chacun de leur côté mais aucun d’entre eux ne peut partir.

Chez Emma Dante, l’émotion naît plus du jeu très physique des comédiens et comédiennes que des mots, et il est ici exceptionnel. Même si leur univers est différent, on pense à ce que faisait le Polonais Tadeusz Kantor. D’ailleurs Emma Dante le cite parmi les hommes de théâtre qui l’ont inspirée.

Ivano Picciallo est l’archétype du mâle bas du front et dominateur. Quand il fracasse le visage de l’épouse avec le fer à repasser c’est glaçant. David Leone est le fils, sorte de Tanguy accroché à son lit, qui n’arrive pas à échapper au modèle patriarcal, Leonarda Saffi est la grand-mère et ce n’est pas d’elle que viendra le salut. Giuditta Perriera est l’épouse dominée, méprisée, maltraitée mais dont les regards disent beaucoup. Même si à la fin le fils arrive en nuisette semblant se dégager du modèle patriarcal on ne croit guère à une conversion, et la danse effrénée qui les emporte tous les quatre semble plutôt relever du rêve de l’épouse morte.

On a rarement parlé de nos sociétés patriarcales avec une telle violence. Si le théâtre ne peut pas changer le monde, il joue un rôle essentiel dans l’éveil des consciences et le travail d’Emma Dante est ici exceptionnel.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 24 janvier au Théâtre des Deux Rives à RouenTournée en construction

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