
Caroline Guiela Nguyen accorde dans ses pièces une grande place à la question du travail qui conditionne une partie de notre relation au monde. Ici elle nous conduit dans un atelier de couture qui vient de décrocher un contrat lui confiant la réalisation de la robe de mariée de « la princesse d’Angleterre ». Bien sûr la réalisation doit se faire dans le plus grand secret. Le voile sera réalisé par les dentellières d’Alençon qui restaureront un voile ancien conservé au Victoria and Albert Museum de Londres. Les broderies de la robe, 20 000 perles, seront réalisées en Inde. Aux yeux de la Princesse et du styliste seule compte cette robe magnifique et peu importe que les yeux des dentellières et ceux des brodeurs soient abîmés et que les ouvriers et ouvrières s’épuisent au travail. La réalité doit s’adapter au rêve des puissants.
Caroline Guiela Nguyen sait admirablement nous raconter une histoire et on s’y accroche. Derrière les paillettes du luxe, il y a une invisibilisation du monde des ouvriers et des ouvrières. Ainsi chez Saint Laurent l’escalier qu’ils empruntent n’est pas celui des clientes et clients pour que ceux-ci ne les voient pas ! Caroline Guiela Nguyen s’attache à les visibiliser. Pour faire prendre conscience aux spectateurs du dessous des merveilles de la dentelle d’Alençon elle imagine une émission de la télé locale sur le travail de celles qui perdaient la vue vers trente ou trente-cinq ans, interdites de parler pour mieux se concentrer au point qu’elles faisaient parfois des apnées et avaient pris l’habitude de veiller les unes sur les autres. De l’atelier parisien on passe en Inde où les maisons de luxe ont pris l’habitude de faire réaliser les broderies de leurs modèles, imposant aux ateliers de réaliser le plus beau, dans les délais les plus courts, au prix le plus bas et désormais avec le respect de normes éthiques.
Attachée à un théâtre à la fois documentaire et populaire qui ne soit pas réservé à une élite enfermée dans sa bulle elle donne une histoire propre à ses personnages et là cela coince un peu. Avec le couple formé par la première d’atelier et un de ses employés qui bat de l’aile et leur fille qui va mal, et pire encore avec la maladie génétique de la petite-fille d’une des dentellières, on frôle le mélodrame et c’est dommage. Par contre Caroline Guiela Nguyen réussit admirablement à brasser les milieux. Des langues différentes se croisent au plateau, français de l’atelier de couture et des dentellières d’Alençon, anglais du styliste, indien de l’atelier en Inde.
La mise en scène qu’elle signe est magnifique. Le plateau devient un grand atelier de couture où trône sur un mannequin une robe magnifique, d’autres robes apparaissent aussi, sur un autre mannequin ou en vidéo, car l’atelier ne se consacre pas exclusivement à la robe de la Princesse. La vue de cette robe s’impose comme l’obsession de tous. Comme à son habitude Caroline Guiela Nguyen fait travailler des comédiens non professionnels, certains venus même d’Inde pour l’occasion, aux côtés des comédiens professionnels, comme Maud Le Grevellec qui interprète avec une sensibilité aiguë la première d’atelier s’épuisant peu à peu sous la responsabilité et la charge de travail.
Que le soin donné à la confection des vêtements de luxe soit infiniment supérieur à celui accordé à ceux qui les confectionnent,on le savait. Mais Caroline Guiela Nguyen donne une vie à cette connaissance et on peut lui en rendre grâce.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 6 février au Théâtre de l’Odéon Berthier, 1 rue André Suares, 75017 Paris – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu – Tournée : du 13 au 21 Février Les Célestins à Lyon, du 26 au 28 février Théâtre National de Bretagne à Rennes
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu