Trois frères se retrouvent dans la maison familiale qu’il va falloir vider après le placement en EHPAD de leur mère. Il y a là Antoine, un musicien qui a un peu touché à la drogue et accumulé les conquêtes féminines et que ses frères traitent avec mépris de « saltimbanque » de la famille. L’aîné, Norbert, est un radiologue très investi dans son travail, qui a une vie familiale traditionnelle, le cadet, Roland, est un homme d’affaire brutal, avide et vulgaire, toujours entre deux avions et deux plans sociaux à organiser. Entre les heurts sur qui a pris le cabinet Renaissance et qui héritera des chiens en porcelaine ou du service à thé, le grand sujet qui les a toujours séparés va, à l’occasion de la sortie de « la nuisette de maman », être mis sur la table. Antoine, le « petit être », était le chouchou de sa maman au point qu’elle l’avait mis dans son lit, dès ses sept ans, lorsque le père, spécialiste de l’héraldique, partait en voyage d’études. Cette relation que l’on nomme incestuelle s’est arrêtée quand Antoine a eu douze ans et que le bouillonnement de ses hormones l’a prudemment éloigné du lit maternel. Norbert, l’aîné, a préféré ignorer et se plonger dans ses études et Roland, resté enfermé dans la jalousie, a trouvé refuge dans un arrivisme sans frein. Antoine s’est débrouillé comme il a pu de la situation et espère une réconciliation qui n’arrivera pas.
Frédérique Gutman, aujourd’hui psychologue clinicienne a écrit avec deux amis, Hervé Lavayssière et Jean-Marie Villiers, cette pièce sur un sujet peu traité, l’inceste maternel. Cette situation incestuelle est pourtant dévastatrice aussi bien pour l’enfant choisi que pour la fratrie. Si Antoine était le chouchou de sa mère, il était la victime de la haine jalouse de ses frères. Et à l’occasion de cette réunion de famille les flèches empoisonnées volent bas. La langue est crue, ne recule pas, à l’unisson des situations et des haines rances accumulées
Frédérique Gutman a proposé à son amie Sophie Daull de la mettre en scène. On est dans le bric-à-brac de la maison de la mère qu’il faut vider. Roland cherche à récupérer tout ce qui a quelque valeur. Il a déjà commencé avec le cabinet Renaissance, sans en parler à ses frères, et suggère avec hargne de jeter à la benne tout le reste. La valeur sentimentale, il ne connaît pas et même il la méprise.
Sophie Daull a choisi les trois acteurs dans son cercle d’amis. Fabrice Clément est Antoine le rocker qui, avec ses cheveux bouclés, était le « chouchou de maman » et qui rêve que ses frères comprennent le poison qu’a été cette situation pour lui. Jean-Christophe Cochard est Roland, devenu un homme sans foi ni loi avec sa montagne de ressentiments que l’ivresse de la soirée libère de tout filtre. Guillaume Destrem est Norbert, le radiologue avec son costume et son nœud papillon dont la parole habituellement très contrôlée se libère. Frida l’Autre intervient pour un court moment plus théorique qui ne semble guère nécessaire.
Violence à peine feutrée des échanges familiaux dans une situation rarement abordée, l’inceste maternel.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 8 mai au Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard, 75004 Paris – les jeudis et vendredis à 20h50 – Réservations : 01 42 78 46 42 ou www.essaion.com
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