Deux vieilles seules en scène au théâtre, c’est assez rare, et ces deux-là, en gaine et combinaison, ne cachent pas leurs rides, leurs bourrelets et leur peau abîmée par l’âge. Elles sont assises sur deux chaises côte à côte, n’ont jamais connu le Botox ou le bistouri et, dans un monde où l’on vante le jeunisme, le sans gluten, le sans tabac, le sans insecte et où semble rôder une brigade sanitaire porteuse d’on ne sait quelle menace, elles attendent. Qui ? Un passant, un fils, un client ? D’abord soucieuses de défendre chacune leur pré carré, elles s’inventent, sans grande conviction, l’une un Alzheimer, l’autre un Parkinson, et se livrent à des réflexions pleines d’un humour ravageur. De temps à autre elles partagent une cigarette, roulée en douce comme des adolescentes, elles s’insultent à l’occasion avant d’oser finalement s’unir et se lever pour quitter ce monde aseptisé, où on finirait presque par regretter la disparition des blattes.

Marylin Pape a adapté et mis en scène la pièce de Pierre Notte, à la fois drôle et émouvante. Dans leur dialogue à la fois lucide et cocasse, les deux vieilles dames, dont l’une fut autrefois danseuse et l’autre comédienne, font un état des lieux. Elles parlent sans pudeur des dégâts du vieillissement, mais sont fières d’être toujours là, d’avoir su résister au temps qui les griffent et au monde de plus en plus aseptisé et contrôlé qui les entoure.

Pour porter ce texte il fallait deux comédiennes culottées, capable d’exposer leur âge, d’émouvoir le spectateur et de le faire rire par leur insolence et leur humour, la mise à nu des petits travers des personnes âgées mais aussi un profond amour de la vie. Les deux comédiennes, en gaine et haut à bretelles couleur chair, ne laissent rien oublier des effets du vieillissement sur leur corps. Leur dialogue porte d’autant plus son poids de vérité et d’humour vache. Mais la mise en scène offre aussi aux deux comédiennes des moments d’anthologie. Un tutu tombe des cintres et permet au personnage qu’incarne Marylin Pape de retrouver son passé de danseuse. On la voit littéralement danser Le Lac des Cygnes … bien qu’elle soit toujours assise. Ses mains, le mouvement de ses bras, les expressions de son visage suffisent à créer l’illusion. Quant à Eulalie Delpierre, une robe à paillettes et un boa rouge lui offrent l’occasion d’interpréter Paroles, paroles de Dalida d’une façon si époustouflante que certains spectateurs se laissent aller à l’applaudir. On les quitte à regrets, au bord des larmes, avec la voix de Serge Reggiani chantant « Je l’aime tant le temps qui reste… Je veux rire, courir, pleurer, parler, et voir et croire, et boire et danser … J’ai pas fini, j’ai pas fini ».

Un texte à la fois profond et drôle sur notre condition humaine à l’heure de la vieillesse porté par deux comédiennes formidables.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 14 octobre à La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris – Mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 19h – Réservations : 01 42 33 42 03 ou manufacturedesabbesses.com


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