La pièce de Tchekhov connut d’abord l’échec avant d’être mise en scène par Stanislavski en 1898 qui fit du coup reconnaître Tchekhov comme un auteur majeur. Stéphane Braunschweig avait déjà monté La mouette en 2001. Il y revient avec un nouveau regard.

Trigorine, amant d’Arkadina actrice célèbre, est un auteur à succès. Ce soir d’été le fils d’Arkadina, Treplev, présente aux résidents de la propriété la pièce qu’il a écrite. Il veut révolutionner le théâtre avec cette pièce au style néo-symboliste, très différent de celui, bourgeois, où triomphe sa mère et a choisi comme actrice la jeune fille qu’il aime, Nina. Les traits d’humour moqueurs d’Arkadina signent la fin des espoirs de Treplev. Nina elle-même doute de la pièce. Jeune et naïve elle s’étonne des réactions de ces gens célèbres, mais admire Trigorine. Celui-ci attiré par sa fraîcheur, et un peu aussi par désœuvrement, va la séduire. Elle le suivra à Moscou, aura un enfant et il l’abandonnera pour revenir auprès d’Arkadina, la laissant seule, malheureuse et doutant de ses talents d’actrice. Résignée elle ira jouer devant des paysans tout juste sortis de l’ignorance. Treplev lui ne se remettra pas de l’abandon de Nina et du manque d’amour de sa mère. La jeunesse est tout simplement sacrifiée au désir de jouissance et à l’égoïsme des aînés.

Après avoir monté Oncle Vania en 2019, Stéphane Braunschweig est revenu à La mouette en se penchant un peu plus sur la pièce que joue Treplev devant sa mère Arkadina et son amant Trigorine. Dans Oncle Vania, Tchekhov semblait associer la destruction de la nature à celle des personnages entre eux. Or que dit la pièce de Treplev, dont on ne s’attache en général qu’à l’aspect si avant-gardiste qu’il soulève le rire ? Que l’on va vers l’extinction des espèces, vers la disparition de toute vie sur terre. Dans la scénographie choisie par Stéphane Braunschweig,quand se lève le rideau de planches, devant lequel jouaient depuis le début les personnages venus de la salle, on est face au décor de la pièce de Treplev, un espace de fin du monde, de lac asséché, d’épave de barque et de rochers désolés que les personnages regardent sans sembler comprendre. Ce décor s’imprime dans le regard des spectateurs et ils continueront à y penser, même lorsqu’il aura disparu. Le metteur en scène réussit bien à montrer combien la pièce résonne de thèmes toujours actuels : une jeune fille séduite par l’aura d’un homme célèbre qui se sert d’elle, une actrice qui se refuse à vieillir et pour qui son fils devient de ce fait un boulet, les espoirs de la jeunesse massacrés par les aînés. Nina n’est pas la seule mouette victime d’un chasseur désœuvré, d’autres mouettes apparaissent dans le ciel sur un coup de fusil comme autant d’autres jeunes sacrifiés et Treplev lui-même s’élèvera à la fin dans les airs comme une mouette, lui aussi sacrifié.

Stéphane Braunschweig a choisi une distribution qui s’écarte un peu de l’image souvent accolée aux personnages. Chloé Réjon n’incarne pas une Arkadina coquette. Elle est une comédienne qui, sentant l’âge venir, jalouse la jeunesse de Nina, une mère qui peut se montrer tendre en changeant le pansement de son fils et cruelle car non seulement il lui rappelle son âge mais en outre il veut créer un théâtre neuf dans lequel elle n’a plus sa place. Eve Pereur n’est pas une Nadia jeune fille diaphane. Enfantine avec sa salopette, curieuse de la vie et de l’art, heureuse et intimidée à l’idée de jouer devant Trigorine et Arkadina, elle devient une femme malheureuse et poignante, balbutiant à la fin « je suis une mouette … non je suis une actrice ». Jules Sagot campe un Treplev tourmenté. Les autres personnages ont une vraie existence, Dorn, le médecin séducteur malgré lui (Sharif Andoura), tout aussi veule que Trigorine (Denis Eyriey), Medvedenko (Jean-Baptiste Anoumon) en instituteur ennuyeux, Macha (Boutaïna El Fekkak) qui se résigne à l’épouser tout en aimant Treplev qui lui aime Nina. Ils chantonnent parfois une bribe de chanson, Ferré, Dalida ou Delpech, comme pour prendre de la distance avec les déceptions de leur vie.

C’est beau et la mélancolie des espoirs assassinés et des amours contrariés hante durablement la mémoire des spectateurs à la sortie.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 22 décembre au Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, 75006 Paris – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h – Réservation : 01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu

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