Lorca avertit qu’avec La maison de Bernarda Alba (1936), il a voulu faire un « documentaire photographique », donc restituer fidèlement les impressions de son enfance andalouse, et celles qu’il a recueillies lors de ses tournées avec sa compagnie théâtrale, La Barraca. L’intrigue de la pièce est simple. Dans un village rural andalou, Bernarda Alba, assez prospère, honorable et crainte, vient de perdre son mari et exerce un pouvoir tyrannique sur ses cinq filles, sa servante, la Poncia, et sa mère. Elle veut contraindre toute la maisonnée à un deuil de huit années, et imposer une claustration quasi conventuelle (Lorca s’est aussi souvenu de la Chartreuse de Miraflorès, qu’il a décrite dans Impressions et paysages publié en 1918). Ce repli obsidional transforme la demeure en bouillon de culture de la haine, de la peur de l’autre et de la soif de liberté. Les murs enferment un espace de jalousie et de lutte, où tout avantage (ici, l’argent dont dispose la fille aînée, issue d’un premier mariage) crée du déséquilibre et du conflit.
En même temps qu’elle exhibe les effets mortifères du repli identitaire (c’est en quoi elle est bien de son époque, et de la nôtre), la pièce se tient très loin des clichés actuels sur la guerre des sexes et la « sororité », et déroule une oppressante guerre des femmes, marquée par la défiance et l’absence de toute solidarité. L’enjeu de la lutte est, pour la mère, de conserver le pouvoir et le contrôle sur ses filles, afin d’assurer l’honorabilité de sa maison, et plus secrètement son monopole sur la conjugalité. Car ce à quoi les filles aspirent, c’est la liberté, ce qui concrètement signifie pouvoir sortir de la maison, donc se marier. La répression maternelle ne fait qu’exacerber le désir de l’homme, alors que les filles savent que le mariage ne sera qu’une nouvelle servitude et qu’elles n’échapperont à l’enfer familial que pour tomber dans une autre aliénation.
Lorca est sans doute le plus joué des auteurs espagnols – les pièces du Siècle d’Or étant des monuments culturels assez peu fréquentés -, et La maison de Bernarda Alba est sa pièce la plus connue et la plus représentée. On peut se demander pourquoi. La réponse la plus évidente tient à la singularité de sa distribution : 17 rôles (ramenés à 10 dans cette production) exclusivement féminins, chose unique dans l’histoire du théâtre, qui assure un caractère exceptionnel à toute représentation de la pièce. Mais cette singularité n’est pas sans poser des problèmes. Les personnages sont trop nombreux, certains sont carrément sacrifiés (Magdalena et Amelia, les deux filles « intermédiaires » par l’âge), et tous sont très monolithiques (la mère tyrannique, la fille la plus jeune révoltée et possédée par le désir, la fille aînée riche et laide, la sœur disgraciée et jalouse), à l’exception de la servante, la Poncia, à la fois complice et ennemie du tyran maternel. Toutes les femmes sont obsédées par la figure fantasmatique de l’homme, la pièce oscillant entre critique de l’aliénation et misogynie face au consternant spectacle de cette lamentable « assemblée des femmes ». La conduite de l’intrigue n’échappe guère aux clichés. Lorca était un grand poète et un grand critique ; un grand dramaturge, c’est moins évident. Enfin, la pièce rencontre désormais le même problème que Maison de poupée d’Ibsen : face au renouvellement des problématiques féministes, elle paraît bien datée, son pouvoir critique est très affaibli.
C’est donc une gageure que de la porter à la scène aujourd’hui. Or, le défi est brillamment relevé par la mise en scène de Thibaud Croisy. Il a eu l’intelligence de creuser la singularité de la pièce – à savoir sa distribution -, en la renouvelant complètement. Il nous épargne l’accablant défilé d’une théorie de silhouettes féminines uniformément vêtues de noir, au profit d’une représentation complexe et diversifiée de la féminité. La première bonne idée du spectacle est d’avoir choisi des comédiennes plus âgées que leur rôle (pour les filles), chargées d’histoires théâtrales très différentes, qui apportent une grande diversité sur le plateau, tout en jouant vraiment ensemble. La seconde idée forte est d’avoir confié le rôle (important) de la servante la Poncia à un homme, Frédéric Leidgens (un habitué des mises en scène de Th. Croisy). Du coup, la représentation de la féminité apparaît clairement pour ce qu’elle est, au théâtre comme dans la vie : une construction. Leidgens s’en donne à cœur joie dans l’exécution de sa partition, et les comédiennes (toutes excellentes) sont au diapason. On a un peu l’impression de voir un spectacle sur des femmes joué par des actrices imitant (avec subtilité) des drag queens. Le tout, sans tomber dans la caricature et les effets faciles, car la mise en scène est extrêmement tenue, le plateau est investi avec rigueur et élégance, et le jeu constamment inventif et virtuose. La pièce est nettoyée de toute espagnolade, et c’est tant mieux.
Une nouvelle traduction (de Laurey Braguier et Th. Croisy), directe, crue, orale, mêlant les registres de la comédie et de la tragédie, ajoute à l’efficacité et à la séduction de ce spectacle réjouissant : il redonne une vie éclatante à une pièce dont il révèle des potentialités inattendues.
Pierre Lauret
T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers. Du 9 au 17 avril, lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h00 ; samedi à 18h00 ; dimanche à 16h00 ; relâche mardi.Durée du spectacle 1h45. Réservations : en ligne, theatredegennevilliers.fr ; tél. 01 41 32 26 26 ; sur place du lundi au vendredi de 10h00 à 18h00, ainsi que les soirs et les week-ends de représentation.
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